Amoris Laetitia : l'analyse de Mgr Aillet

Amoris Laetitia : l'analyse de Mgr Aillet

A l'occasion de la publication de "Amoris Laetitia", le 8 avril 2016, Mgr Marc Aillet présente cette exhortation apostolique du pape François sur l'amour dans la famille. (in Notre Église n°70 - Mai 2016)

Amoris Laetitia est une véritable Somme sur la vie conjugale et familiale qui s’appuie certes sur les relations des deux Synodes de 2014 et de 2015, mais qui porte aussi la marque très personnelle du pape François : c’est un directeur spirituel qui accompagne les couples et les familles dans leur vie concrète. L’attention à la réalité concrète est en effet soulignée avec insistance et constitue comme le fil conducteur de l’ensemble du document pontifical. Il les rejoint là où ils en sont de leur engagement. S’il leur propose l’Idéal exigeant du mariage et de la famille, tel qu’il est révélé dans l'Écriture Sainte et dans la tradition de l'Église, il cherche à le rendre attrayant et applicable en se tenant au plus près de la vie quotidienne. Il fait preuve de réalisme, non seulement en n’éludant aucune difficulté, mais encore en bon jésuite, « directeur de conscience », en proposant des voies pour discerner comment la loi valable pour tous est applicable dans les cas particuliers.

 

Une exhortation apostolique en neuf chapitres :

Dans les trois premiers chapitres, le pape François puise abondamment dans les relations des deux Synodes de 2014 et de 2015, pour planter le décor de son exhortation apostolique sur l’amour dans le mariage et poser les fondations de son propos : « À la lumière de la Parole » (chapitre 1), où il recueille ce qu’en dit l'Écriture ; « La réalité et les défis de la famille » (chapitre 2), où il offre une synthèse de la situation actuelle de la famille et de ses principaux défis ; « Le regard posé sur Jésus : la vocation  de la famille »  (chapitre 3), où il souligne, à partir de l’enseignement de l'Église, la vocation de la famille appelée à l’union et à la procréation. Suivent deux chapitres de facture très personnelle, où il distille ses propres catéchèses sur la famille et se réfère avec attention à ses prédécesseurs, en particulier saint Jean Paul II dans ses catéchèses sur l’amour et  le mariage, connues sous le titre de Théologie du  corps : « L’amour dans le mariage » (chapitre 4), le plus volumineux, et « Un mariage qui devient fécond » (chapitre 5). Les époux et parents trouveront dans ces deux chapitres des indications très concrètes et exaltantes pour vivre au quotidien la sainteté du mariage et de la famille. Puis il en tire « Quelques perspectives pastorales » (chapitre 6) qui retiendront particulièrement l’attention des prêtres et autres acteurs de la pastorale familiale, en matière de formation des ministres ordonnés et séminaristes, de préparation des fiancés au mariage et d’accompagnement des couples depuis les premières années de mariage jusqu’à la mort, en passant par les crises et difficultés, voire les ruptures et autres situations complexes. Dans le chapitre suivant : « Renforcer l’éducation des enfants » (chapitre 7), le pape François veut montrer que la famille n’est pas seulement le sanctuaire de l’amour  et de la vie, qui nécessite une préparation attentive, mais le lieu de l’éducation des enfants : il y insiste non seulement sur la formation morale et l’éducation sexuelle des enfants, mais aussi sur la transmission de la foi. Le chapitre 8, intitulé : «Accompagner, discerner et intégrer la fragilité», était le plus attendu ; le pape François y cherche à poser les bases d’une pastorale de la miséricorde en direction des situations dites « irrégulières », en particulier les fidèles divorcés et engagés dans une nouvelle union civile. Restait à dessiner les contours d’une « Spiritualité matrimoniale et familiale » (chapitre 9), avant de conclure avec la prière à la Sainte Famille.

 

La parole de Dieu : une compagne de voyage 

Son approche biblique, qui ne laisse aucun grand texte au hasard et qui se contente de donner un « bref aperçu », ne manque pas d’originalité, en insérant le discours sur la famille dans la perspective de l’histoire du Salut, qui abonde « en familles, en générations, en histoires d’amour et en crises familiales » (n. 8), depuis la Genèse jusqu’à l’Apocalypse. Le ton est donné à une approche qui se veut existentielle : « La Parole de  Dieu ne se présente pas comme une séquence de thèses abstraites, mais comme une  compagne  de voyage » (n. 22). La Parole  de Dieu permet à toute famille d’entrer de plain-pied dans l’histoire du salut, avec ses rêves, ses tâtonnements, ses crises et ses souffrances, mais en fixant toujours le but du chemin.

C’est une donnée fondamentale : elle augure de la dimension essentiellement pastorale de ce document qui cherche à rejoindre les couples et les familles là où ils en sont du chemin et à les accompagner dans des processus de croissance. C’est ce que j’appellerais pour ma part la pastorale des disciples d’Emmaüs que Jésus accompagne, chemin faisant, en les guidant à la lumière de la Parole : leurs cœurs s’ouvrent progressivement à l’intelligence du Mystère qui leur est révélé en Jésus-Christ, ce qui ne saurait aller sans une expérience de la Croix.

 

Le droit inaliénable à la vie 

Le pape François, qui veut davantage promouvoir la bonne nouvelle du mariage et de la famille que de se cantonner à une « pastorale des échecs », adopte un ton résolument positif : il s’agit moins de dénoncer le mal que de promouvoir le bien. Dans une salutaire réaction d’autocritique, il souligne que la manière, parfois négative, dont on a pu présenter par le passé les convictions  chrétiennes  ou  traiter  les personnes, a pu provoquer ce dont nous nous plaignons aujourd’hui (cf. n. 36).

Pour autant, il n’élude aucune question épineuse, y compris celles qui sont débattues dans le contexte sociétal d’aujourd’hui, et il n’hésite pas à porter une parole qui est à « contre-courant ». En ce sens il juge sévèrement « les interventions coercitives de l'État en faveur de la contraception, de la stérilisation ou même de l’avortement » (n. 42). En invitant à redécouvrir le message de l’encyclique Humanae vitae de Paul VI, il en souligne l’actualité et le caractère  prophétique en matière de régulation des naissances (n. 82) ; il ira jusqu’à encourager « le recours aux méthodes fondés sur les rythmes naturels de fécondité » (n. 222). Il ne badine pas sur le droit inaliénable à la vie : il dénonce une mentalité antinataliste et des politiques mondiales de santé reproductive qui conduisent à un inquiétant déclin démographique (n. 42). Il exprime surtout un grand oui à la vie : « La valeur d’une vie humaine est  si grande, et le droit à la vie de l’enfant innocent qui grandit dans le sein maternel est si inaliénable qu’on ne peut d’aucune manière envisager comme un droit sur son propre corps la possibilité de prendre des décisions concernant cette vie qui est une fin en elle-même et qui ne peut jamais être l’objet de domination de la part d’un autre être humain » (n. 83). Il insiste pour dire que la vie est toujours un don de Dieu, même quand elle n’est pas désirée par ses parents : « Tout enfant est dans le cœur de Dieu, depuis toujours, et au moment où il est conçu, se réalise l’éternel rêve du Créateur. Pensons à ce que vaut cet embryon dès l’instant où il est conçu ! » (n. 168). D’où la préconisation de moyens concrets, comme l’adoption, pour accueillir dignement ce don de Dieu.

 

Les défis lancés à l'Eglise par le monde

Pour les défis, il relève qu’on ne saurait comparer placidement au mariage les unions de fait ou entre personnes de même sexe, où l’on ne se rend pas clairement compte que « seule l’union exclusive et indissoluble entre un homme et une femme remplit une fonction sociale pleine, du fait qu’elle est un engagement stable et permet la fécondité » (n. 52). Il constate, dans de nombreux pays, la progression de « la destruction juridique de la famille » (n. 53). Il s’inquiète de certaines formes de féminisme inadéquates, comme celle qui s’exprime dans « le phénomène des mères porteuses, ou l’instrumentalisation et la marchandisation du corps féminin dans la culture médiatique actuelle » (n. 54), tout en saluant toute vraie valorisation de la femme. Il dénonce l’idéologie du gender qui « induit des projets éducatifs et des orientations législatives qui encouragent une identité personnelle et une intimité affective radicalement coupées de la diversité biologique entre masculin et féminin » (n. 56).

 

La charité théologale des époux

Le quatrième chapitre sur l’amour dans le mariage mériterait d’être approfondi pour lui-même. Il commence par un commentaire très concret, verset par verset, de l’hymne à la charité de saint Paul (1 Co 13,4-7), conçu essentiellement comme une lumière pour éclairer pas à pas l’itinéraire des époux chrétiens, selon une loi de croissance qui est précisément celle de l’amour sous l’impulsion de la grâce. D’où l’insistance sur « la charité conjugale » appelée à assumer,  moyennant  le dialogue, «un amour humain passionné» qui intègre une «dimension érotique», déjà bien définie par saint Jean Paul II dans sa théologie du corps et par Benoît XVI dans son encyclique Deus Caritas est. C’est encore la même charité conjugale qui permettra aux époux de résister à l’épreuve du temps, en induisant  une « transformation de l’amour » pour s’inscrire dans la durée.

 

Un père, une mère

Dans le quatrième chapitre, je relève ici seulement l’insistance du pape François sur la nécessité de l’amour d’un père et d’une mère : « Tout enfant a le droit de recevoir l’amour d’une mère et d’un père, tous deux nécessaires pour sa maturation intégrale et harmonieuse » (n. 172). S’ensuivent des considérations pleines de bon sens sur la spécificité de la maternité et de la paternité et sur leur apport propre dans la croissance d’un enfant. Ce qui est complété dans le chapitre 7 sur l’éducation des enfants. Il faudra consacrer un dossier au chapitre 6, « Quelques perspectives  pastorales »,  tant il offre une mine d’éléments pour structurer une pastorale familiale. Je propose que nous y revenions ultérieurement.

 

Les situations irrégulières et la discipline sacramentelle 

Il convient ici de s’arrêter plus longuement  sur  le  chapitre  8 : « Accompagner, discerner et intégrer la fragilité », tant il est emblématique de la logique de miséricorde qui traverse tout le document. Il constitue, à n’en pas douter, un commentaire personnel, un développement de type pastoral, de l’enseignement de ses prédécesseurs, en particulier saint Jean Paul II dans l’exhortation apostolique post synodale Familiaris Consortio, et plus spécialement le n. 84 qui traitait de la question des fidèles divorcés-remariés.

La grande question est de savoir comment proposer la perfection du mariage et de la famille chrétienne à des couples qui de fait en sont encore très loin, ou bien parce qu’ils sont engagés dans des unions de fait ou un mariage civil, ou bien parce qu’après un divorce, ils ont contracté  une nouvelle union. Comment discerner dans leur situation des « éléments constructifs » pour les accompagner sur un chemin de croissance vers la plénitude du sacrement de mariage ? Comment les aider, pour ce faire, à accueillir et à intégrer progressivement dans leur vie les dons de Dieu, à savoir la loi et la grâce, que l'Église leur offre toujours ?

 

Une attitude de miséricorde 

La réponse privilégiée et insistante que donne le pape François est d’abord d’ordre pastoral : il s’agit d’adopter l’attitude pleine de miséricorde de Jésus envers les pécheurs, en évitant de juger ou de condamner, en faisant usage de cet instrument pastoral que saint Jean Paul II appelait « la loi de gradualité », qui ne doit pas être confondue avec la gradualité de la loi (n. 295).  Il s’agit, non d’exclure, mais « d’intégrer tout le monde », en aidant « chacun à trouver sa propre manière de faire partie de la communauté ecclésiale, pour qu’il se sente objet d’une miséricorde “imméritée, inconditionnelle et  gratuite”  (n.297) : et cela passe toujours par une écoute attentive de l'Évangile et un appel à la conversion, pour rejoindre ce que les Pères Synodaux ont appelé « la divine pédagogie de la grâce ».

 

Pas de nouvelle législation canonique

Dans les nn. 298, 299 et 300,  le pape François tente d’appliquer cette attitude à la situation spécifique des fidèles divorcés remariés. En s’appuyant sur Familiaris Consortio 84, où saint Jean Paul II exhortait les pasteurs à « bien discerner les diverses situations », il invite à voir, « en évitant toute occasion de scandale », quelles situations d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, peuvent être dépassées (n. 299).

Pour avancer dans cette logique d’intégration et fidèle au principe selon lequel une norme générale ne saurait s’appliquer dans tous les cas particuliers, le pape François se refuse à donner une nouvelle législation de type canonique (n. 300). Cela signifie-t-il que la normative édictée par ses prédécesseurs sur la non admission des divorcés remariés aux sacrements de Réconciliation et d’Eucharistie reste en vigueur ? Notons d’emblée que la question de l’admission aux sacrements pour ces fidèles n’est pas abordée. Et lorsque l’on trouve dans la note 351 que l’aide de l'Église pourrait aller, dans des cas particuliers, jusqu’aux sacrements, il s’agit, sans aucune préconisation pratique, des situations irrégulières en général. D’ailleurs, comme on l’a dit, une simple note de bas de page pourrait-elle sérieusement apporter un changement de discipline aussi radical ?

 

Un discernement attentif 

Le discours du Pape François repose essentiellement sur la question du  discernement,  dont  on a déjà dit qu’il doit être diversifié selon les situations. Pour cela, il demande aux prêtres « d’accompagner les personnes intéressées sur la voie du discernement selon l’enseignement de l'Église et les orientations de l’évêque »(n. 300).

S’il insiste, en bon directeur spirituel, pour que ce discernement s’effectue dans le « colloque avec le prêtre dans le for interne » et conduise à un « examen de conscience » sur les circonstances ou les conséquences du divorce et de la nouvelle union civile, il rappelle aussi que « la formation d’un jugement correct sur ce qui entrave la possibilité d’une participation plus entière à la vie de l'Église et sur les étapes à accomplir pour la favoriser et la faire grandir » - sans jamais préciser de quel ordre pourra être cette participation plus entière – « ne pourra jamais s’exonérer des exigences de vérité et de charité de l'Évangile proposées par l'Église » (n. 300). On voit qu’on ne saurait s’accommoder d’un discernement à la va-vite et qu’il devra s’inscrire dans le temps, exigeant un accompagnement onéreux de la part du pasteur. D’ailleurs si l’on se rappelle le principe énoncé plus haut par le pape François :

« Nous sommes appelés à former les consciences, mais non à pré- tendre nous substituer à elles » (n. 37), on comprendra aisément que « concéder rapidement des exceptions » (n. 300), comme on a parfois déjà pris l’habitude de le faire dans certaines pratiques pastorales, précisément au nom de la conscience personnelle, serait une manière de se substituer à la conscience, en tout cas d’empêcher que se fasse le discernement requis. D’où « les conditions nécessaires d’humilité, de discrétion, d’amour de l'Église et de son enseignement » rappelées par le pape François pour éviter le risque de « messages erronés » ou de donner l’impression « que l'Église entretient une double morale » (n. 300).

 

Au sujet des circonstances atténuantes

Sans doute le Pape s’engage-t-il ensuite à déterminer des circonstances atténuantes, dont l’incidence peut aller jusqu’à supprimer l’imputabilité subjective du péché, selon une doctrine morale bien ancrée dans la tradition de l'Église. Cela suffirait-il pour autant à exonérer de la norme générale indiquée par la discipline en vigueur dans l'Église, en matière d’admission aux sacrements ? On pourrait le penser, lorsque le pape François affirme : « À cause des conditionnements ou des facteurs atténuants, il est possible que, dans une situation objective de péché – qui n’est pas subjectivement imputable ou qui ne l’est pas pleinement – l’on puisse vivre dans la grâce de Dieu, qu’on puisse aimer, et qu’on puisse également grandir dans la vie de la grâce et dans la charité, en recevant à cet effet l’aide de l'Église » (n. 305).

Et c’est là que la note 351 précise que « dans certains cas, il peut s’agir de l’aide des sacrements ». Toutefois, cela n’est pas dit explicitement, même si certains semblent s’autoriser de ces réflexions théologiques pour en tirer de telles conséquences pratiques, de même que le pape François ne rejette jamais explicitement la discipline en vigueur rappelée par ses prédécesseurs en s’appuyant sur l’autorité même de l'Écriture sainte et la tradition constante de l'Église (cf. Familiaris consortio n. 84 et Sacramentum Caritatis n. 29). Il cherche surtout à pousser le plus loin possible la logique de la miséricorde pastorale, en n’hésitant pas à stigmatiser une application froide et rigide de la norme morale à tous les cas particuliers dans une attitude plus pharisaïque qu’évangélique.

Mais peut-on reprocher cette attitude pharisaïque à ceux qui s’en tiennent à la discipline sacramentelle en vigueur ? Oui, s’ils se réfugient derrière cette norme pour exclure et ne pas « se salir avec la boue de la route » ou « chercher ces abris personnels ou communautaires qui nous permettent de nous garder distants du cœur des drames humains ». Non, si par un accompagnement patient et attentif, ils prennent à bras le corps la réalité concrète de la vie des gens, en acceptant vraiment « d’entrer en contact avec l’existence concrète des autres et de connaître la force de la tendresse » (n. 308). L’exigence avec laquelle saint Jean Paul II et Benoît XVI nous invitaient à présenter la discipline sacramentelle en vigueur aux fidèles divorcés remariés, n’est pas moins une manière d’exercer la miséricorde en ouvrant pour eux un itinéraire de croissance, moyennant un vrai chemin d’intériorité, sous l’éclairage patient de la Parole de Dieu lue en Église.

Une réflexion qui mérite d’être complétée

On ne saurait en effet, selon la mise en garde du Saint-Père lui-même au tout début de son exhortation apostolique, « tirer des conclusions excessives à partir de certaines réflexions théologiques » (n. 2). La réflexion théologique ici présente, qui détermine les conditions de l’imputabilité subjective du péché, insiste tellement sur les circonstances atténuantes ou sur les conséquences de nos actes, qu’elle pourrait faire croire que l’appréciation des seules circonstances suffit pour déterminer la moralité de nos actes et conduire ainsi à un changement radical dans la discipline sacramentelle de l'Église.

Mais, outre que le pape François ne va pas explicitement dans ce sens, la réflexion théologique de l’exhortation apostolique Amoris Lætitia sur les circonstances atténuantes et l’imputabilité subjective, devra être complétée par l’enseignement magistériel de l’encyclique Veritatis splendor sur l’acte moral (nn. 71-83), pour que, comme dit le psalmiste, « amour et vérité se rencontrent » (Ps 84). La considération des circonstances nécessite encore celle de l’objet de l’acte moral et de l’intention de la fin qui, pour être bonne, doit être ordonnée à la fin ultime. Alors, on doit s’accorder sur l’existence d’actes « intrinsèquement mauvais » (n. 80) et de « normes qui interdisent ces actes et qui obligent semper et pro semper, c’est-à-dire sans aucune exception » (n. 82) : « Si les actes sont intrinsèquement mauvais, une intention bonne ou des circonstances particulières peuvent en atténuer la malice, mais ne peuvent pas la supprimer. [...] De ce fait, les circonstances ou les intentions ne pourront jamais transformer un acte intrinsèquement malhonnête de par son objet en un acte subjectivement honnête ou défendable comme choix » (n. 81).

St Jean Paul II explicite bien par ailleurs le propos du Pape François sur « le risque qu’un discernement donné conduise à penser que l'Église entretient une double morale » (n. 300) : « Pour justifier de telles positions, certains ont proposé une sorte de double statut de la vérité morale. En plus du niveau doctrinal et abstrait, il faudrait reconnaître l’originalité d’une certaine considération existentielle plus concrète.

Celle-ci, compte tenu des circonstances et de la situation, pourrait légitimement fonder des exceptions à la règle générale et permettre ainsi d’accomplir pratiquement, avec une bonne conscience, ce que la loi morale qualifie d’intrinsèquement mauvais. Ainsi s’instaure dans certains cas une séparation, voire une opposition, entre la doctrine du précepte valable en général et la norme de la conscience de chacun, qui déciderait effectivement, en dernière instance, du bien et du mal. Sur ce fondement, on prétend établir la légitimité de solutions prétendument «pastorales », contraires aux enseignements du Magistère, et justifier une herméneutique « créatrice », d’après laquelle la conscience morale ne serait nullement obligée, dans tous les cas, par un précepte négatif particulier » (n. 56).

 

Quelle conception de la morale ?

Tout dépend de la conception que l’on se fait de la morale. Selon une conception volontariste, la loi est conçue comme une limite imposée de l’extérieur à la liberté, avec la force de l’obligation : alors  il  s’agit, dans les cas particuliers, appelés « cas de conscience », de déterminer si la loi, qui est par nature générale et n’embrasse pas tous les cas particuliers, oblige la liberté. De cette conception, qui a vu le jour dans un contexte nominaliste où l’on avait perdu le sens d’une nature humaine ordonnée de l’intérieur à la fin ultime de la vie humaine, c’est-à-dire où l’on avait perdu le sens de la finalité de l’agir, est née la morale « casuistique », où il s’agit, avec l’aide d’un « directeur de conscience », de discerner dans quelle mesure il faut dans tel cas particulier favoriser plutôt la loi ou plutôt la liberté.

Cette conception a engendré deux sortes de morales opposées, mais qui se rejoignent dans la même dialectique de la loi et de la liberté : la morale de l’obligation, à laquelle s’est identifiée la morale catholique depuis le Concile de Trente, et qui prétend « tout résoudre en appliquant des normes générales » (Amoris Lætitia n. 2), et la morale de la conscience ou de la situation, qui donne à la conscience individuelle d’être l’instance ultime du jugement moral.

Mais ce n’est pas la conception de la morale chrétienne telle que les  Pères de l'Église et les docteurs du Moyen Age l’ont édifiée à partir de l'Écriture Sainte. Je note que le Concile Vatican II a précisément réhabilité cette conception de la morale où la loi morale est intérieure à la liberté, à titre d’inclinations naturelles qu’il revient à la raison de déchiffrer et de formuler sous forme de préceptes, pour en faire la boussole intérieure de son agir le plus concret. La Constitution pastorale Gaudium et Spes l’exprime de manière particulièrement limpide : « Au fond de sa conscience, l’homme découvre la présence d’une loi qu’il ne s’est pas donnée lui-même, mais à laquelle il est tenu d’obéir. Cette voix, qui ne cesse de le presser d’aimer et  d’accomplir  le bien et d’éviter le mal, au moment opportun résonne dans l’intimité de son cœur : « Fais ceci, évite cela ». Car c’est une loi inscrite par Dieu au cœur de l’homme ; sa dignité est de lui obéir, et c’est elle qui le jugera » (n. 16). Le « moment opportun » est précisément le moment du jugement pratique émis par la vertu de prudence qui consiste en un amour du bien – moyennant la rectitude de la volonté ajustée précisément au bien – qui voit ici et maintenant ce qu’il faut faire, eu égard à la loi morale et aux circonstances. Cela suppose évidemment une formation de la conscience et un progrès dans la vertu qui est l’objet même de l’éducation morale à laquelle l'Église ne saurait se dérober.

 

L’intention résolument pastorale du pape François 

Le pape François n’ignore pas cet enseignement traditionnel de l’Eglise qui a été rappelé aux évêques de manière magistrale par saint Jean Paul II dans l’encyclique Veritatis splendor et qui demeure une référence obligée en matière de jugement moral pour « orienter les fidèles à la prise de conscience de leur situation devant Dieu » (Amoris Lætitia n. 300). On peut comprendre que dans la volonté de faire de l'Église « un hôpital de campagne », pour parer au plus pressé  et  rejoindre  toutes  les situations les plus blessées, le pape François n’ait pas cherché à reprendre une réflexion théologique aussi élaborée.

L’erreur serait de s’en tenir à la réflexion théologique incomplète qu’il propose pour en tirer des conclusions pratiques excessives, allant dans le sens d’un changement radical de la discipline sacramentelle en vigueur, ce que le Pape ne fait pas. On manquerait d’ailleurs à l’objectif pastoral que le Saint-Père a donné à son exhortation, où il cherche surtout, et à promouvoir  concrètement la sainteté du mariage et de la famille, et à encourager les pasteurs à se situer résolument dans « la logique de la miséricorde pastorale ».

 

Qu'en est-il de l'admission des fidèles divorcés remariés à la communion sacramentelle ?

S’il ne parle pas explicitement de l’admission des fidèles divorcés remariés à la communion sacramentelle, c’est précisément parce que son intention déborde largement ce sujet. Dans l’avion le ramenant de Grèce, il répondait à un journaliste :

« Lorsque j’ai convoqué le premier Synode, la grande préoccupation de la majorité des média était : les divorcés remariés pourront-ils recevoir la communion ? Et puisque moi, je ne suis pas un saint, cela m’a un peu agacé, et aussi un peu attristé. Parce que je pense : mais ce média qui dit ça, ça, ça, il ne se rend pas compte que ce n’est pas cela le problème important ? Il ne se rend pas compte que la famille dans le monde entier, est en crise ? Et la famille est la base de la société ! Il ne se rend pas compte que les jeunes ne veulent plus se marier ? Il ne se rend pas compte que la baisse de natalité en Europe fait pleurer ? Il ne se rend pas compte que le manque de travail et que les possibilités de travail font que le papa et la maman prennent un travail chacun et les enfants grandissent seuls et n’apprennent pas à grandir en dialogue avec le papa et la maman ? Voilà les grands problèmes ! ».

De même, il ne dénonce pas non plus la discipline en vigueur. Et pour cause, puisqu’elle a été constamment rappelée par ses prédécesseurs : Saint Jean Paul II, dans Familiaris Consortio n. 84 et Benoît XVI, dans Sacramentum caritatis n. 29. Chacun rappelle que la pratique ou la discipline de l'Église – discipline  vient de disciple – est « fondée dans l'Écriture sainte ». Il serait bien difficile de dénoncer une telle discipline, quand on sait qu’elle repose sur le lien intrinsèque entre l’Eucharistie et le Mariage. L’état d’infidélité matrimoniale, quelle qu’en soit l’imputabilité subjective ou les circonstances atténuantes, est en effet incompatible avec la communion sacramentelle qui consiste précisément, pour les époux, à s’unir à l’alliance indissoluble et fidèle du Christ et de l'Église dans laquelle ils sont entrés librement et sans contrainte – jusqu’à preuve du contraire par une éventuelle déclaration de nullité – au jour de leur mariage sacramentel indissoluble.

D’ailleurs, si ce lien n’est jamais évoqué pour les divorcés remariés, il l’est en revanche pour les fidèles divorcés qui demeurent fidèles à leur mariage : « En même temps, les personnes divorcées mais non remariées, qui sont souvent des témoins de la fidélité conjugale, doivent être encouragées à trouver dans l’Eucharistie la nourriture qui les soutienne dans leur état » (n. 242). Un indice discret mais réel que dans l’esprit du pape François cette doctrine demeure.

Dans son livre Le nom de Dieu est miséricorde, il loue même l’attitude d’un homme divorcé remarié « qui allait à la messe tous les dimanches, qui se confessait et disait au prêtre : “Je sais que vous ne pouvez pas me donner l’absolution, mais j’ai péché en ceci et en cela, donnez- moi une bénédiction” » : « C’est cela, un homme religieusement formé » (p. 40). Puis, reprenant les indications de ses prédécesseurs, il insiste sur la via caritatis : « En toute circonstance, face à ceux qui ont des difficultés à vivre pleinement la loi divine, doit résonner l’invitation à parcourir la via caritatis. La charité fraternelle est la première loi des chrétiens (cf. Jn 15,12 ; Ga 5,14) » (n. 306). En revenant du Mexique, le pape François a évoqué l’attitude d’un couple de divorcés remariés qui l’avait impressionné : « Et ces deux personnes étaient heureuses ! Elles ont utilisé une très belle expression : “Nous ne faisons pas la communion eucharistique, mais nous faisons la communion lors des visites à l’hôpital, en effectuant ce service-là, ou bien ce- lui-ci...”. Leur intégration est restée là. S’il y a quelque chose de plus, le Seigneur le leur dira, mais... c’est un chemin, c’est un parcours ».

 


Mgr Aillet présente Amoris Laetitia, l... par Diocese64

 

 

Pour aller plus loin :

Lire l'exhortation apostolique "Amoris Laetitia" en intégralité

Lire l'interview de Mgr Aillet dans Famille Chrétienne

Lire l'interview de Mgr Aillet dans la Vie