Eglise abbatiale de Sainte-Engrâce

L’église de Sainte-Engrâce est située sur un lieu de passage. Elle fut construite à Urdats, nom primitif de Sainte-Engrâce. Elle relie le Nord des Pyrénées, des villages du Béarn, Aramitz, Arette, Lanne, de ceux de la Soule, Montory, Haux, vers le Sud, la vallée du Roncal et la Navarre. Elle est aussi une des routes de Saint Jacques de Compostelle, des pèlerins venant de Barcus.

Tout contre l’église était bâti le monastère. On voit encore, dans ce qui en reste, la fenêtre par où les moines surveillaient l’itinéraire par les gorges d’Ehujarre.

 

Elle a été aussi un haut lieu de pèlerinage. Aux environs de 840, Saint Euloge passe par là, pour rendre visite aux moines. Zantxo Handia (999-1035) s’intéresse aussi aux chanoines de Saint Augustin qui y vivent. Zantxo Ramirez, le 2 février 1085, rattache Sainte-Engrâce aux bénédictins de Leyre. Voici la charte : «  Au nom de la Sainte et indivisible Trinité, il a plu à moi Sanche, roi d’Aragon et de Pampelune et à son fils Pierre de donner à Saint-Sauveur de Leyre ce monastère qu’on appelle Sainte-Engrâce-du-Port, qui conduit aux Gaules par l’entrée de la Soule, que nous donnons et cédons avec tous ses meubles, limites, forêts, vallées, montagnes, pâturages, métairies, maisons à cens et à dîme, terres et vignes, tout en tout avec toutes leurs entrées tant en Espagne qu’en Gaules. » Chaque année, Sainte-Engrâce leur paie comme impôt deux saumons à l’Ascension, et une paire de bœufs à la Saint-Jean-Baptiste. Cet impôt est encore en vigueur au milieu du XVIIIème siècle.

 

Au XIIème siècle, passent beaucoup de gens. Le 12 août 1287 on signale la présence d’Edouard Ier, roi d’Angleterre et du roi d’Aragon. En 1569-1570, le protestant Sénégas brûle l’église et une grande partie du village. A cette époque également, Jeanne d’Albret dépouille le village de la vallée de Barlanès pour la rattacher au village de Lanne. En 1620, l’évêque Maitia  consacra l’église au culte catholique et la dédia à nouveau au pèlerinage. En 1714, Joseph Révol, évêque d’Oloron, rattache l’abbaye au petit séminaire d’Oloron.

 

Au XIXème siècle, l’église fut restaurée et renforcée, sur le côté nord, de solides contreforts. En 1841, elle fut classée monument historique par Prosper Mérimée. Des travaux très importants ont été faits dans les années 1980-1997, l’abbé Joseph Arhex étant curé. Il a fallu consolider les voûtes à l’intérieur. Le toit est fait de bardeaux de châtaigniers.

 

Elle est dédiée à Sainte-Engrâce. Née à Saragosse, elle était probablement de souche basque. Le terme garat, garazi est fréquent au Pays Basque. Il désigne un endroit important, col, lieu de passage, sépulture dans la préhistoire. En 304, elle fut martyrisée avec 18 compagnons dont San Bixintxo, à Saragosse, au temps des persécutions de l’empereur Maximien à Rome, sous le gouvernorat de Dacien à Saragosse. Ses reliques furent brûlées par les Huguenots. On alla en chercher d’autres à Saragosse et actuellement est conservé dans un étui en argent l’annulaire de la main droite donné par la paroisse Sainte-Engrâce à Saragosse. Le poète Prudence lui a consacré un magnifique poème.

 

L’église est bâtie en Haute-Soule, Basabürüan, au fin fond de la vallée de Sainte-Engrâce. C’est donc une église massive, en pur style roman. Dès qu’on l’aperçoit, on voit qu’elle se marie parfaitement avec le paysage. Les architectes ont manifestement voulu respecter l’environnement, bien plus tracer les contours des montagnes : le clocher, le toit, les murs copient les hauteurs, les pentes, les rochers du cirque.

 

L’intérieur semble avoir été conçu avec le même souci. Entrant par la porte principale où sont sculptés les épisodes des disciples d’Emmaüs, on se trouve dans la nef d’entrée en face de représentations de la culture souletine, avec au sommet  des chapiteaux, des sculptures consacrées aux jeux des « pastorales » et des mascarades.

 

Il y a trois nefs, séparées par d’énormes colonnes en pierres taillées. Au fond de chacune, trois autels, avec d’un bout à l’autre une haute grille d’isolation. Elle servait à protéger les équipements des pèlerins.

 

Il y a aussi trois chapelles : la chapelle centrale dédiée à Sainte-Engrâce, celle de gauche à la Sainte Vierge, celle de droite à Sainte Catherine. Au centre, sur la voûte, une peinture murale avec entre autres la Trinité, Saint Laurent. Plus bas des centaures, rappelant peut-être les cavaliers de Charles Martel qui furent battus en ces lieux. Sur les murs de chaque côté six tableaux sur la légende de la Sainte. A gauche, statut de la Vierge Marie avec de nombreux tableaux autour, représentant par exemple les quatre évangélistes. A droite, la faune du pays avec une sculpture de bouquetin. Sur une colonne, Salomon et la reine de Saba avec un animal tirant sa langue jusqu’au sol : peut-être une représentation de chameau ? Eparpillées dans l’église, des statues en bois, par exemple de Saint Pierre, de Sainte Marie Madeleine.

 

Les sculptures sur les chapiteaux sont de magnifiques travaux de style roman. A gauche donc des représentations de notre culture souletine et un lion dévorant un être humain. A droite, également un monstre avalant un être humain. En bout de la nef centrale, sur les deux colonnes les Rois Mages. A l’entrée de l’autel central, des sculptures polychromes sur les mystères du Christ. Voici comment je les interprète. Gens de la Soule, venez avec vos richesses culturelles et votre vie. Comme les Rois Mages allez à la rencontre de Dieu. Vous aurez des obstacles. Mais le Sauveur sera là au bout de votre engagement.

 

Les pèlerinages, à la fête de la Sainte le 16 avril et à la Pentecôte, n’ont plus lieu depuis environ un siècle. Mais l’église attire encore les visiteurs dont beaucoup aiment se recueillir dans le silence et la demi-obscurité de l’intérieur. Ils sont des milliers chaque année à s’y rendre.

  

Par Junes Casenave-Harigile, scj