Mgr Marc Aillet : "L'évêque est un homme libre, par définition"

Publié le 30/12/2013, dans la Semaine du Pays Basque par Jean-Philippe Ségot. L'interview original se trouve au lien suivant.

Nous allons commencer par une question quasiment philosophique. Je vois dans la presse un titre « Monseigneur Aillet dit encore ce qu’il pense ». Est-ce pécher dans cette société, surtout quand on est évêque, de pouvoir dire ce que l’on pense ?

Je crois que c’est important de dire ce que l’on pense. L’évêque est un homme libre par définition. Il représente une institution, qui est l’Eglise catholique, il est forcément en phase avec l’Eglise à laquelle il appartient et dont il est le représentant.

 Donc, il ne peut pas représenter à partir de ses idées propres, de ses opinions ou de sa sensibilité, ce au service de quoi il est. Dans toute sa formation sacerdotale et son expérience pastorale, il a eu le temps de s’approprier l’enseignement de l’Eglise et de faire sa pensée. Je n’ai pas la langue dans ma poche habituellement. J’essaie de dire ce que je pense, en conformité avec l’Evangile. Cependant, je crois que vous faites référence à un petit filet dans un journal local qui ne rapporte pas des paroles qui sont miennes et qui m’attribue des paroles du journaliste qui m’a interrogé. J’ai trouvé que c’était un peu surprenant et c’est pour cela que j’invite ceux qui veulent savoir ce que je pense à ne pas trop le faire par personne interposée mais d’aller à la source.

Ce que je dis et ce que j’écris est en général disponible sur le site du diocèse qui est d’ailleurs en pleine refonte et qui sera sans doute plus attractif très prochainement. Ils pourront comparer ce que l’on m’attribue dans ce journal local et ce que je dis et ce que je pense vraiment.

Est-ce que vous n’êtes pas parfois victime du modernisme. On vous a vu twitter assez régulièrement à une certaine époque, mais on a l’impression que vous êtes toutefois en train de réaliser que d’utiliser les moyens aussi rapides et modernes en matière de communication peut parfois vous mettre dans une situation un peu particulière…

Forcément, parce que c’est une communication plus spontanée et moins régulée. En même temps, je pense qu’il est important que l’on puisse utiliser des moyens de communication qui nous soient propres. Les réseaux sociaux permettent d’atteindre des gens qui ne connaîtraient pas notre parole, et qui – j’espère – sont le plus souvent éclairés par la parole de Dieu et l’enseignement de l’Eglise sans ces réseaux sociaux. Il y a les défauts et les qualités de ce moyen de communication qui est un bon outil pour diffuser et faire une communication qui soit authentique.

L’évêque va donc rester un utilisateur de Twitter ?

Je twitte encore régulièrement ! Au début, j’étais parti sur des twits quotidiens, je n’en ai encore jamais enlevé pour l’instant. Là, je twitte moins régulièrement, tous les deux ou trois jours.

L’occasion de votre présence est de savoir aussi ce que vous dites vraiment. Je voudrais que l’on commence par le Téléthon. Le Téléthon est une institution en France. Vous dites que le Téléthon soulève de graves problèmes d’ordre éthique, notamment parce que l’on utilise des cellules souches embryonnaires et qu’il y a destruction d’embryons humains. Vous allez même jusqu’à parler d’eugénisme. Et puis, dernier aspect, vous dites qu’on fait une sélection des embryons mais on ne fait pas naître un bébé guéri mais un bébé choisi. Vous êtes libres de développer tous ces aspects, mais vous comprenez que ça doit être difficile pour les parents des enfants victimes de cette maladie, de recevoir vos propos ?

Cependant, si vous remarquez bien, quand je me suis prononcé sur cette question – ce n’est pas la première fois et je ne suis pas le premier à le faire parmi les hommes d’Eglise –, j’ai fait très attention à répondre à des questions qui m’étaient posées. Plusieurs personnes qui organisent le Téléthon se sont tournés vers moi pour me dire : « j’ai entendu dire que… » et « Qu’est-ce que pense l’Eglise ? ». J’ai donc appelé à un discernement. Je n’ai pas donné une espèce de consigne, si vous lisez mon propos. Je suis parti en saluant le magnifique mouvement de générosité dont le Téléthon est l’occasion chaque année. C’est d’abord cela qu’il faut voir. Et j’ai salué le souci, d’abord, d’aider les malades atteints de myopathie et les familles qui sont en grande souffrance.

Je crois que l’essentiel des dons est ordonné à ce soutien que je ne peux pas condamner et que je soutiens de toutes mes forces. Le seul bémol que j’apporte, la seule attention que je propose, c’est celle qui a d’ailleurs été visée par le cardinal Vingt-Trois en son temps et le cardinal Ricard en tant que président de la conférence des évêques de France, ainsi que par un certain nombre de voix qui se sont élevées dans l’Eglise, pour appeler à un discernement éthique en se demandant pourquoi l’AFM qui organise ce Téléthon refuse systématiquement le fléchage des dons comme bien d’autres associations. Cette interrogation porte sur une partie de la récolte, ce qui paraît infime puisque car c’est 2 à 3 %. Mais sur les masses d’argent et les promesses de don qui sont obtenues au cours de ce Téléthon, cela représente quand même des sommes énormes. Pourquoi, pour des dons qui sont ordonnés à la recherche soi-disant des fonds thérapeutiques mais avec des problèmes éthiques qui sont soulevés, le fléchage est refusé ? Je pense que ça permettrait à tout le monde, selon son discernement éthique, de dire : « Je veux soutenir et participer à ce vaste mouvement de générosité, cette grande mobilisation nationale mais je ne veux pas que mes dons soient affectés à des recherches qui sont éthiquement incorrectes pour moi. » Je n’ai que précisé cela.

Quand je parle d’eugénisme, je fais référence à la sélection des embryons. Sous prétexte de dire que l’on va guérir, on sélectionne les embryons sains et malsains. « Passent à la casserole » ceux qui sont porteurs de handicaps. C’est terrible ! 95 % des trisomies dépistées avant la naissance par le dépistage prénatal et préimplantatoire « passent à la casserole », pour parler trivialement. Quand je vois les trisomiques qui sont des personnes humaines à part entière même si elles sont plus faibles et plus fragiles – mais pas plus fragiles du cœur –, et ce qu’ils apportent à la société et à la famille, je dis que c’est une incohérence totale. Leur vie n’a pas de valeur parce que si on avait connu le diagnostique préimplantatoire, eh bien elles ne seraient pas en vie ! C’est de l’eugénisme pour moi.

Autre question de société, et Dieu sait qu’elle a occupé l’année : le Mariage pour tous. On ne vous demande pas de célébrer dans les églises, un mariage de deux personnes du même sexe. Mais l’Eglise sort de ses chapelles pour s’intéresser à la société. Avant de rentrer dans le fond du problème, parlons de la forme. Est-ce que vous êtes choqué quand vous voyez la dérive raciste qui a touché la Garde de Sceaux, la fameuse histoire de la banane ? Est-ce que pour vous, si c’était l’une de vos brebis qui était à l’origine de cela, vous l’auriez prise entre quatre-z-yeux dans votre bureau pour expliquer qu’il y a des limites à tout ?

Ca me paraît évident même si je pense que le déploiement médiatique qui a entouré cette affaire est un peu disproportionné et que ce que l’on a voulu appeler « dérive raciste » peut représenter un mot d’enfant qui est certainement inexcusable et mérite une bonne correction.

Mais peut-être que l’on en a fait beaucoup trop, indépendamment des remarques sur la couleur de la peau qui sont souvent répréhensibles dans un contexte donné, mais qui ne sont pas si répréhensibles que ça. Là, en l’occurrence, je condamne toute atteinte à la dignité de la personne humaine pour quelque question que ce soit, que ce soit la race, la culture, la classe sociale, ou l’orientation sexuelle. Nous sommes tout à fait d’accord là-dessus.

Et dans mon combat qui était le mien par exemple par rapport au Mariage pour tous, il n’a pas été question de stigmatiser aucunement les personnes mais de les respecter telles qu’elles sont. Pour moi une personne n’est pas avant tout un homosexuel ou une homosexuelle, un hétérosexuel ou une hétérosexuelle, pour moi c’est avant tout un homme ou une femme qui, en tant que personne humaine, mérite tout le respect de sa dignité. L’orientation sexuelle ne définit pas l’identité de la personne.

Il y a une chanson de Charles Trenet qui s’appelle je crois « Le Noël des petits Africains » et il fait dire au petits Africains : « le Bon Dieu est blanc ». Nous venons de parler de madame Taubira qui est d’origine guyanaise. Mais est-ce que le Bon Dieu est blanc ?

Le Bon Dieu n’est pas blanc, il n’a pas de couleur ! Le Bon Dieu transcende toutes les couleurs et les races qui spécifient la diversité du genre humain. Mais il s’est incarné en Jésus qui est juif. Voilà ce que l’on peut dire. Dieu s’est incarné en Jésus qui, lui, est juif et donc, est blanc jusqu’à preuve du contraire. Ce n’est pas pour autant que ça exalte la race juive, ni la race blanche. Mais Dieu transcende toutes les particularités.
 
Dans le mariage pour tous, j’aimerais revenir sur un point. Vous avez rapporté quelque chose qui finalement commence à se dire aussi dans les milieux gays. Vous dites : « les situations de rejet des personnes homosexuelles dans la société auraient augmenté du fait de cette opposition ». Est-ce que c’est ce que vous avez senti dans la communauté catholique qui vous entoure ? Vous avez vraiment le sentiment qu’il y a eu un nouveau rejet de la société à cause du Mariage pour tous ?

Je ne crois pas avoir senti dans le mouvement de la Manif pour tous et dans la communauté catholique qui m’entoure, de rejet des personnes homosexuelles, très curieusement. Au contraire, j’ai senti que la question n’était pas là. Ce que je dis c’est que la focalisation sur la différence homosexuelle qui est davantage le fait des lobbys qu’autre chose, peut finir par être tellement disproportionné par rapport aux autres et qu’elle nourrit des situations de rejet. Mais je ne pense pas que cela soit dans l’Eglise catholique.

J’ai marché, comme vous le savez, contre le Mariage pour tous, c’est-à-dire contre l’inscription dans la loi, comme élément structurant d’une société, du mariage de personnes du même sexe. Sachant que pour moi le mariage reste, jusqu’à preuve du contraire l’union d’un homme et d’une femme, comme d’ailleurs comme la plupart des homosexuels le disent eux-mêmes. Beaucoup d’homosexuels ne se sont pas reconnus dans ce débat. J’en connais, j’en rencontre, je le sais aussi par ces expériences-là, ce qui est toujours limité parce que l’on ait toujours limité aux personnes que l’on rencontre dans son expérience. Je ne pense pas que la communauté catholique ait eu un désir de rejeter les homosexuels. Quand on a dit que c’étaient des manifestations homophobes, ça n’est pas vrai. Jamais il n’a été question de stigmatiser les personnes. Ce n’est pas là que se situait le sujet.

Ce n’est pas l’homosexualité en elle-même qui était l’objet de la revendication, c’était le mariage comme élément structurant de la société et le fait que les enfants, naissant d’un homme et du femme, ont besoin d’un père et d’une mère.

Monseigneur, vous partagez donc totalement la phrase du Pape François par rapport à l’homosexualité : « Qui suis-je pour juger ? » ?

Tout à fait. Quand il a dit cela, il a renvoyé au catéchisme de l’Eglise catholique qui dit la même chose. Il n’y a aucune raison de créer une discrimination par rapport aux personnes. Ce n’est pas le but des mouvements contre le Mariage pour tous.

Je vais vous poser une question un peu plus personnelle toujours liée au mariage. Nous allons en quelque sorte de mariage des prêtres, mais pas entre eux, je vous rassure ! Dans votre vie de pasteur, depuis que vous êtes séminariste, est-ce que vous n’avez pas souffert de la solitude sentimentale ? Est-ce que ce n’est pas difficile parfois de ne pas avoir quelqu’un qui soit votre moitié, avec laquelle partager des moments intimes ? Est-ce que ça ne manque jamais ?

On ne dira pas que ça manque jamais. Nous sommes des hommes et nous sommes traversés par les tensions qui sont à l’intérieur de notre personnalité humaine. Mais en même temps, c’est un long chemin de maturation, de discernement et de formation humaine qui nous a permis un jour de dire « oui » et d’accepter librement le célibat sacerdotal. Je vous réponds que je peux être traversé par un émoi comme tout homme à un moment ou un autre de ma vie, mais ça n’a jamais remis en cause mon option de fond qui est de me donner tout entier au Christ, pour l’Eglise.

C’est vrai que je ne suis pas dans une solitude affective, dans la mesure où je suis dans une relation d’amitié avec le Christ qui est réelle et qui prend tout mon être, et mon être sexué même si ça ne va pas dans un usage physique de la sexualité bien entendu. J’ai une relation d’amitié avec le Christ. Ce qui fonde toute relation humaine, c’est l’amitié avant que ça soit une question de relation sexuelle. Et puis c’est une donation de moi-même aux autres. Je sais que je trouve mon équilibre et mon épanouissement d’homme, et d’homme masculin, dans ma vie de prières et de donation à tous. Je sais que les émois que je peux avoir à tel ou tel moment de ma vie de rencontres avec beaucoup de gens, sont tout à fait assumés et régulés dans la mesure où ils sont intégrés dans cette fidélité à mon premier projet qui est d’être en relation d’amitié avec le Christ et d’être donné dans mon ministère, à tous.

Nous allons à en venir à une actualité autour du diocèse, qui est un diocèse très vaste. Vous faites, en quelque sorte, des voyages officiels ! Vous partez dans les paroisses, jusqu’à quatre ou cinq jours. D’ailleurs rentrez-vous tous les soirs à l’évêché ou vous allez vivre là-bas ? Et comment se passe cette cohabitation avec les prêtres ? Vous allez voir qui ? Et est-ce que de temps en temps il y a des gens qui ne veulent pas vous recevoir ?

Que je sache, ça n’est arrivé qu’une fois et c’est tout à fait anecdotique à mon avis – je n’en veux d’ailleurs pas à la personne. Je fais donc des visites pastorales. Pour moi ça n’est pas une « inspection ». Comme je le dis toujours aux fidèles la première fois lors d’une messe, comme la Visitation, dans l’Evangile. La Visitation c’est Marie, qui porte en elle le Christ qui est conçu en elle le jour de l’Annonciation, qui va visiter Elisabeth qui est enceinte de Jean-Baptiste depuis six mois. Il y a une rencontre de grâce. Il y a une rencontre et une communication de grâce. Je dis que c’est ça, ma visite pastorale. Je dis souvent que le pasteur du diocèse veut être comme le Christ, un bon pasteur.

Comme dit Jésus : « Je suis un bon pasteur, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent. » Et on ne peut pas se connaître si on ne se rencontre pas. Pour moi, la visite pastorale, c’est vraiment la spiritualité de la rencontre. Je passe cinq jours dans une paroisse – une paroisse ayant souvent trois, quatre, dix, vingt villages. Je vis au presbytère avec le curé. Je ne rentre évidemment pas à l’évêché. Nous vivons une vie fraternelle pendant cinq jours. Cela change la relation tant du prêtre vis-à-vis de son évêque que de l’évêque vis-à-vis de son prêtre. On partage la vie : on fait la vaisselle ensemble, on prend le petit-dèj ensemble, on va rencontrer les paroissiens ensemble… Et puis on va rencontrer tous les fidèles pour les encourager parce que c’est très important. Ils attendent beaucoup de cette visite.

On va visiter aussi des réalités humaines, on a des rencontres avec les élus, on va visiter une ferme, une entreprise, des malades, des gens en souffrance des associations… C’est avant tout une rencontre. C’est l’évêque qui va visiter sa paroisse, la communauté chrétienne mais qui essaie aussi de sentir la vie des hommes, le territoire humain dans lequel cette paroisse est insérée, pour construire la société de manière solidaire et accomplir sa mission là où elle est.

Et vous faites ces visites à quel rythme ?

Cinq jours par mois dans une paroisse. J’ai commencé en janvier 2010 et j’ai déjà visité 42 paroisses. Je peux vous dire que, pour moi comme pour eux, c’est une grande joie. La plus grande joie que j’ai dans mon ministère c’est précisément ces visites pastorales parce que je suis au milieu des gens, je suis avec eux pour les écouter, pour sentir ce qu’ils pensent. Quelque fois aussi, ils ont des questions mais ça se passe souvent très bien. Parfois aussi, ils cherchent avoir une parole d’encouragement, je les invite à telle orientation, à telle piste pour relever tel défi, surmonter telle difficulté.

Le poids de l’Eglise est moins fort dans la vie politique locale qu’autrefois. On sait qu’autrefois un curé pouvait faire élire ou faire battre un candidat. Vous avez fait un twit le 9 juin en disant : « Les catholiques deviennent la cible désarmée d’une ultra minorité de citoyens violents et intolérants ». Je pense que vous faisiez référence aux manif’ anti-manif. Et vous rajoutiez, c’est cela qui est intéressant : « promus et adulés par le gouvernement. »

Je faisais allusion je pense à ce jeune de la manif pour tous qui s’appelait Nicolas Bernard-Buss qui a été injustement « tabassé » par les flics – il n’y a pas d’autre mot – non seulement il a été placé en garde à vue mais il a été incarcéré pendant deux mois.

Dans un twit toujours, vous avez rapporté que vous avez rencontré le pape François et que vous avez évoqué les turbulences sociétales en France et il vous a répondu. Vous pouvez nous en dire un peu plus sur cette rencontre ?

Le Pape donne une audience générale, tous les mercredis. Vous savez que le Pape fait le catéchisme tous les mercredis depuis Paul VI, comme tous les catéchistes sauf que lui il y a 30 ou 40 000 personnes qui l’écoutent ! Il fait une catéchèse sur un point de la foi chrétienne ou de l’Evangile. Nous, les évêques, sommes souvent à côté de lui à quelques mètres et nous allons le saluer. C’est rituel : chaque évêque peut le saluer et lui parler deux minutes. Le pape François est très accessible et très disponible. Il y a une véritable empathie qui s’établit tout de suite et donc il y a un petit dialogue.

Je lui ai dit qu’il y avait des gens qui souffraient un peu, dont la voix n’était pas entendue, qui manifestaient en grand nombre et qui étaient un peu méprisés par le pouvoir en place, et je lui ai dit qu’on mettait en place des lois qui n’étaient pas toujours conformes au bien commun, comme il le sait très bien. Cette rencontre est très simple. Je l’ai encore revu mercredi dernier pour tout vous dire parce que j’étais à Rome pour accompagner le pèlerinage de l’Hospitalité basco-béarnaise, avec 50 malades en fauteuil. Je voulais lui parler et j’ai demandé à le rencontrer. J’ai demandé à son secrétaire comme je n’étais là que deux jours. Il m’a dit presqu’en s’excusant : « Je n’ai pas le temps de vous recevoir aujourd’hui. » J’ai trouvé ça génial. Je pense que c’est pareil pour moi quand quelqu’un vient me demander si l’on peut se parler et que je dis : « aujourd’hui je ne peux pas ».

Après, il a salué chacun des malades en fauteuil de notre groupe, avec beaucoup d’attention. Il est très simple, très direct et en même temps très profond. Ce n’est pas une présence affectée. Je me suis dit : « Une belle image d’Evangile ».

Il y a eu les inondations catastrophiques de Lourdes. Vous avez organisé un appel aux fidèles – vos fidèles élargis, je pense – lors d’une quête, le 14 juillet. Vous savez que l’actualité va très vite, on ne sait pas trop ce qui se passe après ! Est-ce que votre appel a été entendu ?

Vraiment, les gens sont très généreux. Lourdes est un lieu très fréquenté par les diocésains des Pyrénées-Atlantiques, et c’est un lieu emblématique de la piété populaire, et de la belle piété du peuple de Dieu. Les curés n’ont pas eu de difficulté à faire que cette quête du 14 juillet soit entièrement reversée pour les sanctuaires de Lourdes. Je n’ai pas la somme en tête mais ça s’est fait de manière généreuse et spontanée.

On m’a dit : « Marc Aillet, c’est un chef d’entreprise ! Et le soir ou en fin de semaine, il se fait remonter le chiffre d’affaire des différentes paroisses ! Il se peut que la nomination de tel prêtre dans telle paroisse dépende un peu du chiffre d’affaire. » Est-ce que vous êtes aussi une sorte de président-directeur général de votre diocèse ?

On est forcément un peu chef d’entreprise mais pour vous dire, là c’est de la pure invention. Je ne connais pas le chiffre d’affaire des paroisses ! Je sais qu’il y a des paroisses qui sont plus riches sur la Côte basque ou ailleurs… Mais ce n’est absolument pas un critère de nomination des prêtres ! C’est quelque chose que je ne vois pas toutes les semaines. On a un bilan financier chaque année à l’assemblée générale et on a un conseil des affaires économiques tous les trois mois, mais on ne parle pas de chiffre d’affaire.

On est obligé de parler de chiffre d’affaire quand il s’agit du denier de l’Eglise parce que c’est l’Eglise qui sollicite la générosité des fidèles. C’est ce qui nous permet de faire vivre nos prêtres et les laïcs que nous employons et que l’on doit aussi employer selon un juste salaire. Ca m’intéresse de voir de temps en temps où en est le denier de l’Eglise et les différentes collectes qui servent mais il n’y a absolument pas de contrôle direct. C’est l’économe diocésain qui s’occupe de cela, avec l’économat. Et moi, je ne suis absolument pas au courant, chaque semaine, de ce qui se passe.

Je pense que comme chaque fois vous avez beaucoup pensé à votre message de Noël. L’année a été difficile pour beaucoup de raisons. Il y a beaucoup de gens en cette fin d’année qui, lorsqu’ils liront ces lignes, seront seuls ou malades ou encore soutiendront des gens malades. Qu’est-ce que vous avez envie de leur dire pour cette année ?

J’ai insisté, cette année, un peu plus sur les plus faibles et les plus fragiles. L’essentiel de ce que je veux dire c’est que, par sa nativité dans la pauvreté de la crèche et l’humilité, Jésus donne au plus petits et aux plus fragiles la première place dans la société, et il nous recommande d’en prendre soin.

Je suis très frappé par l’insistance du pape François sur la nécessité de prendre soin des plus pauvres et de donner aux plus pauvres la première des attentions. J’ai bien senti que quand le pape François le dit, ce n’est pas seulement une exigence de type sociologique ou sociale mais que c’est vraiment le cœur chrétien qui parle. C’est très « théologal » - c’est un grand mot sans doute – mais ça veut dire que quand il prend la place du plus petit dans la pauvreté de la crèche ou du plus blessé sur la croix, Jésus donne une place et un sens aux plus fragiles et aux plus petits. Je reviens un peu sur l’actualité mais je pense que les plus petits et les plus fragiles sont souvent sacrifiés, dans notre société, aux intérêts des plus grands et des plus puissants.

Je pense par exemple aux pays en guerre comme la Libye ou au Moyen-Orient, où il y a des intérêts économiques qui sont supérieurs aux populations. Je pense particulièrement aux populations chrétiennes quand il s’agit du Moyen-Orient, aux Chrétiens qui sont probablement les plus faibles, les plus exposés. Je pense au Centrafrique aussi. Je pense à tous ces pays en voie de développement qui sont en conflit. C’est aussi le fruit des puissants qui ont des intérêts là-bas et qui n’ont pas trop le souci des plus faibles et des plus petits.

Ultime question, quand vous êtes allé deux fois à Rome et au Vatican cette année, est-ce que vous avez eu une pensée particulière pour Benoît XVI qui vit toujours là ? Est-ce que vous pouvez aller le voir ? Qu’est-ce que vous savez sur sa vie aujourd’hui?

Oui, je crois qu’il reçoit quelques visites, j’ai même demandé à lui faire une petite visite et on m’a dit qu’il faudrait que je m’y prenne assez à l’avance. Je sais que le pape François le rencontre au moins une fois par semaine : ou bien il va le rencontrer, ou bien il l’a au téléphone.

On m’a dit qu’il est au mieux de sa forme à quatre-vingt-sept ans, sans doute libéré du poids de cette charge qui était trop lourde pour lui ces derniers mois et ces dernières années. Je sais qu’il vit tout ça dans un grand effacement, dans une grande humilité, dans le silence de la prière et de l’étude, dans la rencontre de telle ou telle personne… Pour moi, cela fait toujours mon admiration. Quand je pense à lui, je me dis qu’il y a un point de prières, d’offrandes, de sagesse et d’expérience sur lequel peut s’appuyer son successeur. Et je crois que son successeur le vit comme cela aussi.