"Nous sommes le Corps du Christ"

"Nous sommes le Corps du Christ"

Editorial de Mgr Marc Aillet paru dans la revue diocésaine "Notre Eglise" de décembre 2018

Comme chaque année, début novembre, les évêques de France se sont retrouvés à Lourdes pour leur grande assemblée plénière. C’est dans un climat tendu, vu l’actualité ecclésiale, que nous avons commencé nos travaux : effervescence médiatique autour du traitement par l’Eglise des affaires de pédophilie, en particulier autour de l’initiative prise par les évêques d’accueillir des victimes d’abus sexuels pour entendre leur témoignage ; suicide de deux jeunes prêtres des diocèses de Rouen et d’Orléans ; défiance de nombreux prêtres, fatigués par l’amalgame entretenu médiatiquement à partir de ceux qui ont gravement failli…

L’écoute des victimes fut sereine et constructive ; elle permit à tous les évêques de mieux prendre la mesure du retentissement durable de ces actes répréhensibles sur des enfants, des jeunes et des personnes vulnérables. Elle mit aussi en valeur la pertinence des mesures déjà prises depuis le début des années 2000, en terme de prévention et de collaboration avec les autorités judiciaires pour permettre aux coupables de s’amender et de réparer, et aussi depuis 2016 pour mieux accompagner les victimes, avec la mise en place de cellules d’écoute dans les diocèses. Cette séquence de travail eut pour conséquences directes la mise en place d’une commission indépendante, chargée de faire la lumière sur les abus sexuels sur mineurs dans l’Église catholique, ainsi que la volonté de combattre ce fléau avec le concours des victimes elles-mêmes et d’envisager un geste concret pour leur manifester la compassion de l’Eglise.

Dans son discours de clôture, Mgr Georges Pontier, Président de la Conférence des évêques de France, s’est par ailleurs fait l’écho de tous pour redire notre confiance aux prêtres de nos diocèses : « Ils donnent leur vie pour le Christ et pour la mission de l’Église. Il est injuste de jeter sur chacun d’eux le soupçon ».

Au-delà des causes psychologiques et morales de ces scandales qui blessent profondément les victimes, plus encore dans leur âme que dans leur corps ou leur psychologie, nous devons regarder en face les causes plus profondes qui affectent tout le Corps ecclésial et y apporter les remèdes appropriés. Il ne faut pas sous-estimer la perte du sens de Dieu qui peut conduire à toutes sortes d’infidélités, si j’en crois ce témoignage que m’adressait une victime que j’accompagne, le jour même où commençait notre assemblée de Lourdes : « Je voudrais que chacun entende que l’acte de pédophilie est un viol de l’âme. Le viol d’un enfant de Dieu, un enfant qui est perdu et qui ne peut plus accéder à l’Essence divine […] C’est Dieu que le prêtre pédophile a trahi, et je pense que s’il en est conscient, sa vie doit être terrible et je voudrais qu’il soit pardonné malgré toute ma souffrance ». Et il ajoutait comme pour nous indiquer le remède fondamental : « Il est grand temps que l’Eglise prenne toutes ses responsabilités dans un engagement de fidélité à Dieu pour entreprendre tout ce qui doit être fait ». Renouveler notre engagement envers Dieu semble pour lui primordial. C’est le cri du psalmiste qui commande tout le temps de l’Avent : « Ad te levavi animam meam, Deus meus – Vers toi, mon Dieu, j’élève mon âme » (De l’introït grégorien du 1er dimanche de l’Avent).

Il faut aussi souligner l’érosion du sens de l’Eglise, comme Corps du Christ : par le baptême, quelle que soit notre fonction, nous sommes tous incorporés au Christ notre Tête, devenant « membres les uns des autres » (Rm 12, 5). La fine pointe de la Lettre au Peuple de Dieu que le Pape François nous a adressée, le 20 août dernier, est précisément cette Ecclésiologie de Communion, si bien illustrée par ces paroles de saint Paul qu’il rapporte : « Si un membre souffre, tous les membres souffrent avec lui » (1 Co 12, 26). Voilà pourquoi il nous engage, à titre de remède, à une démarche communautaire de conversion, par le jeûne et la prière, même si beaucoup ne l’ont pas compris. C’est le Corps tout entier de l’Eglise qui a été blessé et qui est appelé à réparer : sans doute par des  mesures concrètes telles que celles qui ont été prises et que bien d’autres institutions pourraient nous envier, même si elles sont toujours à parfaire ; mais aussi par une démarche profondément spirituelle de conversion. Et en cela, en effet, nous avons à lutter contre toute forme de « cléricalisme », tant celui des prêtres que celui des laïcs, qui consiste à s’isoler des autres membres du Corps en se repliant sur ses prérogatives ou ses revendications de pouvoir et d’autorité, en tout cas en se désolidarisant de ses frères. C’est l’attitude de Caïn qui rétorque : « Suis-je le gardien de mon frère ? »(Gn 4, 9), ou encore celle des Pharisiens qui refusent de frayer avec les publicains, en se drapant dans leur pureté légale pour condamner plus aisément les pécheurs. Si nous sommes incorporés au Christ, nous sommes appelés – c’est le sens profond du Sacrifice eucharistique – à nous unir à son Sacrifice d’expiation, que Lui, l’Innocent, le Juste, a consenti à offrir une fois pour toutes pour les péchés du monde entier. Nous sommes responsables les uns des autres : souffrons avec les victimes et devenons une seule victime avec le Christ pour les pécheurs. C’est un beau programme pour commencer une nouvelle année liturgique.