Le pardon: est-ce possible?

Est-il possible de pardonner à quelqu’un ? Et si c’est possible, peut-on offrir un pardon à qui n’en voudrait pas ? Par l’Abbé Jean-Jacques Dufau

1)   La première chose à faire est de savoir ce qu'est ou n'est pas le pardon.

Il y a des erreurs ou des ignorances qui peuvent priver les personnes d’un vrai pardon parce qu'ils se trompent sur sa véritable nature.

Le pardon n'est pas l'oubli.

Souvent les gens disent : "Allez, je tire un trait, tourne la page, dans peu de temps je ne m’en souviendrai plus." Les professionnels de la psychothérapie savent qu’on n'oublie jamais. Les blessures dites "oubliées" sont en fait enfouies et elles continuent de travailler les personnes. Il faut même les faire émerger à nouveau pour les soigner. Pardonner ne veut pas dire oublier. Dieu seul est capable de dire : « je ne me souviendrai plus de leur péché »

Le pardon ne signifie pas excuser.

Excuser, cela veut dire qu'on ne tient pas l'offenseur pour responsable de ses actes.Quelqu'un qui nous fait mal involontairement n'a pas à nous demander pardon, mais doit nous présenter ses excuses. Mais s'il nous blesse volontairement, il a voulu nous faire mal. Il n'est pas question de l'excuser. On a tendance à excuser l'offenseur en lui trouvant des circonstances atténuantes. Mais une faute n'est pas excusable, quand bien même on peut l'expliquer. Une faute nécessite le pardon. Ainsi, Dieu se présente à Moïse comme celui qui est miséricordieux, celui qui pardonne, mais qui ne tient pas le coupable pour innocent.

Le pardon n'est pas dans le sentiment mais dans l’acte de la volonté.

À regarder de près, il y a souvent une confusion entre pardonner et sentir que l’on pardonne. C’est un point important parce que très fréquent : le pardon, pas plus que la prière ou l’amour, n’est lié à une émotion de notre psychisme ! Comment peut-on "sentir" de l’affection pour un ennemi ? À ce compte, on ne pardonnerait jamais... Le pardon dépend de ma volonté, il est une décision libre qui engage ma personne, et libre aussi de mes sentiments. On peut dire "je te pardonne" sans rien ressentir ou avec un cœur qui saigne.
Ressentir sa colère fait partie d'une démarche de pardon. Ce n'est pas un péché ; c'est la haine qui en est un. La foi en un Dieu qui sauve ouvre bien des chemins quand on se retrouve devant une impasse psychologique. Notre mémoire émotionnelle va se cicatriser. Lorsqu'on pardonne c’est petit à petit qu’on ne souffre plus. Christ est ressuscité avec la marque des clous dans ses mains. Il ne souffre plus, mais son corps a été marqué à jamais.

Le pardon n'est pas une démission de ses droits.
Le pardon ne vient pas éliminer la justice. Il faut prendre la décision de ne pas se venger. Mais le désir de justice, il faut le garder. Sinon la guérison est impossible. Un voleur pardonné n'est pas dispensé de rendre son bien à autrui. Le pardon n'enlève pas non plus les conséquences d'un acte ou d'une parole malheureuse. Pardonner un meurtrier ne ramène pas à la vie la victime. Le pardon n'est pas un acte de justice. C'est une démarche d'amour pour la réhabilitation de l'offenseur. C'est le dissocier du mal qui l'habite et qui l'a conduit à mal agir, et ne pas le condamner avec. Sur la croix, Dieu a condamné le péché mais il ne nous a pas condamnés avec.

2)   Et si l’autre ne demande pas pardon ?

Le pardon n'est pas forcément synonyme de réconciliation.
S'il y a nécessité du pardon, c'est qu’il y a eu rupture de la relation. Or qu'est-ce qui établit et maintient une relation ? La confiance mutuelle. La confiance se gagne, se construit, en l'occurrence doit se reconstruire. Deux amis qui se blessent sévèrement ne peuvent pas décider que tout va continuer comme avant, d'un claquement de doigt. Réconciliation et pardon ne sont pas identiques. La réconciliation est une suite du pardon, à souhaiter, mais ce n'est pas systématique. Notamment si l’autre ne veut pas changer.

"S'il est possible, autant que cela dépend de vous, soyez en paix avec tous les hommes",nous dit l'apôtre Paul (Epître aux Romains ch. 12 v. 18). La paix, c'est ne pas se venger (activement ou passivement), mais ce n'est pas forcément une amitié. Mais les hommes ne parviendront jamais à la réconciliation tant qu'ils ne passeront pas par le pardon et la reconnaissance des souffrances qu'ils se sont infligés les uns aux autres. Il faut que la vérité soit dite. On ne peut pas taire la vérité et vouloir se réconcilier.

Le pardon ne change pas automatiquement l'autre.

Quand on pardonne, quelque chose d'extraordinaire se passe, qui fait qu'éventuellement l'offenseur peut prendre conscience de sa conduite et changer de comportement et d'attitude intérieure. Mais on n'a pas de pouvoir sur l'autre. On a le pouvoir sur nous, le pouvoir de nous guérir et celui de nous libérer, d'avoir la paix et le pouvoir de prier pour l'autre personne. Mais il ne faut pas pardonner en pensant que c'est cela qui va faire changer l'autre. Les autres ne nous appartiennent pas, nous n’avons aucun droit sur eux... Par contre mon pardon va les libérer de l’arme de ma rancune.

Le pardon ne s'impose pas.

Le pardon est un acte d'amour : un "par don". La personne qui pardonne doit laisser l’autre libre de sa réponse. Obliger quelqu'un à nous pardonner, c'est lui dire : "je veux que tu m'aimes malgré les vacheries que tu m'as faites.". On peut le souhaiter. On ne peut contraindre l'autre à le faire. Sinon ce n'est plus un pardon. On peut commander à quelqu'un des gestes extérieurs, mais on ne peut pas commander l'attitude intérieure. On peut juste l'inspirer par son exemple.

Ainsi, je peux offrir, même sans rien ressentir, un vrai pardon à quelqu’un qui ne le demanderait pas. Soit intérieurement dans le secret, soit dans une parole dite. C’est ainsi qu’a fait Jésus. Il a offert le pardon de Dieu gratuitement, c’est ensuite que les personnes découvrent l’étendue de leur faute. L'amour de Dieu est premier. C’est celui qui a connu le pardon de Dieu pour lui, qui pourra aussi pardonner aux autres.

 

Paru in « Notre Eglise » n° 34 (février 2013)