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Les « minorités créatives » peuvent-elles renverser l’opinion ?

Selon Samuel Pruvot, journaliste à Famille chrétienne, qui est intervenu le 6 février 2013 à Orthez et le lendemain à Ciboure, les chrétiens peuvent être appelés à jouer le rôle d’une « minorité active » capable de renverser l’opinion et de reprendre l’initiative sur les grands sujets de société.

Tel David contre Goliath, pouvons-nous inverser une tendance lourde en tant que minorité ? Je le pense. Et je veux m’inscrire en faux contre le défaitisme et le pessimisme ambiant. Nous catholiques, sommes devenus une minorité en France. Mais la sécularisation est-elle synonyme pour nous de disparition ? Cette équation est fausse, même si certains la répètent en boucle comme une vérité de base.  Nous sommes une minorité qui peut et doit redevenir « créative ». C’est la vocation des catholiques – nous dit Joseph Ratzinger – dans un contexte sécularisé. Nous devons être comme le sel de la parabole. Comme le disait un archevêque d’Afrique de l’Ouest à qui un visiteur demandait si sa mission n’était pas trop difficile : « Vous savez, pour cuire un kilo de riz, il ne faut pas un kilo de sel ! »

En tant qu’historien de l’Eglise, j’ai lu avec profit les livres de G. Cholvyet Y.-M. Hilaire. Ils expliquent en quoi il est  faux de prétendre que nous sommes pris dans un déclin inéluctable. Après le choc de la Révolution française, il y a eu beaucoup de fruits. Dans l’histoire de l’Eglise catholique, il y a toujours eu des chutes et des réveils. Nous pouvons être acteurs de ce réveil !

 

Voici 10 pistes pour redevenir des minorités créatives dans notre société.

 

1/ Prendre l’avion de Benoit XVI. En 2009, se rendant en République tchèque, le Saint-Père répondait aux questions des journalistes dans l’avion. J’étais du voyage cette année-là. La coutume veut que le pape accorde une interview pendant le vol. Il répond aux questions « d’abondance de cœur » sans notes. Or ce jour-là, un confrère lui demande : « Pourquoi allez-vous en République tchèque, le pays européen où la pratique religieuse est la plus faible !? » Réponse en substance de Benoît XVI : « Vous avez raison sur les chiffres. C’est l’endroit où l’on peut dire que le mouvement de sécularisation est le plus abouti. Mais du point de vue de la foi, on ne regarde pas que les chiffres ! Ceux qui font l’Histoire ce sont les minorités créatives ! » 

 

2/Le principe de Toynbee

Le théologien Joseph Ratzinger s’inspire d’Arnold Toynbee, un historien anglais qui a écrit au XXe une Histoire du monde. Ce dernier a médité sur le moteur des civilisations qui naissent et qui meurent. Comment naissent et meurent les grandes civilisations ? Toynbee a dégagé une loi : le moteur des civilisations, ce sont les minorités créatives. Par leur enthousiasme, leur génie créatif, elles vont être capables de convaincre la majorité de les suivre. Comment ? En leur présentant un défi à relever.

Or le moteur de l’Occident, ce sont les minorités actives catholiques. Le problème aujourd’hui,  c’est que la minorité catholique joue de moins en moins son rôle de moteur en Europe ; elle menace la civilisation européenne de disparition !

Cela nous donne une grosse responsabilité : être nous-mêmes et apporter l’amour du Christ, une conception de l’homme différente.

 

3/ Les hommes font l’Histoire

Une autre conviction de Joseph Ratzinger : ce sont des hommes qui font l’Histoire et pas des lois extérieures. C’est une histoire de liberté et non de déterminisme. Nous croyons en l’histoire du salut. Cela signifie que l’Histoire a un sens, et qu’il y a un « plan » de Dieu. Un dessein comme dit la Bible. Dieu choisit quelques hommes - les prophètes, les apôtres-, pour toucher ensuite la multitude. C’est le dessein de Dieu depuis la Genèse, depuis qu’il a choisi Abraham, père d’une multitude, ou Moïse, qui pourtant était bègue ! En tant que chrétiens nous devons être conscients que ce sont des hommes ou des femmes, parfois très faibles, qui font l’Histoire. C’est le plan de Dieu.

C’est pourquoi nous avons une responsabilité, nous petit troupeau. Dieu nous demande d’être le sel de la terre.

 

4) Minorité chétive ou minorité créative ?

Puisque nous sommes une minorité (moins de 5% de pratiquants en France), devons-nous être chétifs ou combatifs ? Si l’on compare l’Asie et l’Europe : on voit en Chine et au Japon un catholicisme neuf. Là-bas, le mot catholicisme évoque la nouveauté et l’avenir, alors qu’en Occident, le christianisme est synonyme de vieillesse et d’usure. Et pourtant, dans chacun des cas, il y a une minorité. En Asie, c’est une minorité joyeuse et  conquérante, en Europe une minorité sur la défensive. Il n’y a donc pas de déterminisme géographique, pas de malédiction sur l’Occident ! A nous de redevenir une minorité créative.

 

5/ Le déclic du 13 janvier.

La manifestation du 13 janvier 2013 contre le mariage homosexuel a montré que les grands mouvements d’opinion ne sont pas toujours prévisibles. Quand le collectif de la Manif pour Tous a annoncé un rassemblement pour le 17 novembre, personne n’y croyait ou presque. Le doute est revenu pour la manifestation du 13 janvier. Le doute existe encore pour celle du 24 mars ! Il y a pourtant eu un réveil de la société civile qui a surpris tout le monde : les partis, le gouvernement, les médias. L’Histoire n’est jamais écrite.

 

6/ Une minorité représentée par les évêques

L’été dernier, le cardinal André Vingt-trois a pris l’initiative de prier pour la France, le 15 août. Malgré toutes les critiques reçues, il a été suivi par beaucoup d’évêques, qui n’ont pas eu peur de prêcher dans le désert ou d’apparaître  ringards. Le mouvement était déclenché. Le cardinal Philippe  Barbarin, également, a eu le courage de dire qu’au nom de Dieu et de la raison, le projet de loi Taubira lui semblait grave. Il a utilisé des arguments rationnels pour défendre la famille, la filiation. Or il a été suivi par tout le corps épiscopal. Chaque évêque à sa manière, s’est exprimé sur le projet de loi.

Puis les curés de paroisse ont suivi. En tant qu’autorités morales, ils nous ont fait comprendre que nous avions raison, comme chrétiens, de nous exprimer contre ce projet.

 

7/ La minorité des laïcs.

Au départ, la Manif pour tous, c’était une poignée de responsables associatifs et de personnalités diverses. Une demi-douzaine de personnes seulement, qui se sont dit qu’il fallait « faire quelque chose » pour que le débat existe. Au fur et à mesure, s’est forgé un bi moteur Frigide Barjot + Tugdual Derville. Ils sont arrivés à trouver une unité par-delà les particularismes des tribus gauloises associatives… qui n’avaient jamais travaillé ensemble. Tugdual Derville a avoué avoir fait « l’ablation de son nombril » dans cette aventure. Chaque mouvement s’est effacé pour travailler avec les autres, et chacun a porté une part de son génie. Qui croyait que cela fonctionnerait ? Là encore, une minorité créative a été capable de mobiliser.

 

8/ La minorité des parlementaires.

Au départ ils sont une poignée de parlementaires comme Philippe Gosselin, député UMP de la Manche, porte-parole de l’opposition lors du débat sur le mariage homosexuel à l’Assemblée. Seul, il a vite compris qu’il ne tiendrait pas longtemps. Une  nouvelle génération de parlementaires est montée en puissance, travaillant en réseau sur les projets de loi qui touchent l’anthropologie : filiation, altérité sexuelle, embryon, fin de vie. Dans l’adversité,  ces députés se sont mis à travailler ensemble. Hervé Mariton, J.F. Poisson, J.C. Fromantin, X. Breton… ont été rejoints par des poids lourds comme Henri Guaino ou Laurent Wauquiez, qui malgré les quolibets, ont eu le courage de défendre leurs arguments.

C’est ainsi que quelques députés sont devenus une minorité active, les têtes chercheuses. De même dans l’autre camp, seuls 15 à 20 parlementaires veulent vraiment ce projet de loi. Les autres suivent !

D’autres exemples montrent qu’un grain de sable peut avoir u gros impact sur la machine parlementaire. Ainsi le député martiniquais, Mr Nestor Azérot, de par son intervention spectaculaire à l’Assemblée, a incité les autres  députés martiniquais à parler.  Son courage a été contagieux.

De même Jérôme Lambert, député socialiste de Charente, petit-neveu de François Mitterrand, a pris un gros risque en exprimant son opinion selon laquelle du point de vue de la filiation, ce projet de loi aura des conséquences désastreuses. Enfin Mme Sylviane Agacinski, épouse de Lionel Jospin, qui a osé s’exprimer contre ce projet de loi, en tant que féministe.

 

9/ Une révolution anthropologique

Philippe Gosselin explique avec raison qu’il ne s’agit pas uniquement de réformes ponctuelles mais qu’il y a un plan d’ensemble du gouvernement, une idéologie derrière : « Votre monde judéo chrétien c’est le passé. Nous voulons changer de monde, faire du neuf » a dit en substance Sergio Coronado d’Europe Ecologie. « Vous défendez le passé, nous sommes l’avenir » a renchéri Christiane Taubira. Nous devons donc riposter par une autre cohérence. Cela suppose un énorme travail juridique, bioéthique, ainsi qu’une résistance spirituelle, non violente et déterminée.

Les minorités actives comme LGBT ou Act Up sont très efficaces, mais elles utilisent la violence, l’intimidation. Ce sont des armes inappropriées. Nous devons apprendre la résistance spirituelle : tenir ferme tout en étant pacifiques. Si nos convictions baissent et notre colère monte, tout est perdu. Si nos convictions sont de plus en plus ancrées et que nous sommes profondément pacifiques, le gouvernement a du mouron à se faire.

 

10/ Les vertus St François de Sales

La rencontre annuelle des médias chrétiens à Annecy est l’occasion de retrouver les vertus de saint François de Sales, patron des journalistes et des publicistes. Quelles vertus ? Le travail et l’investigation (saint François de Sales lisait tous les ouvrages des « hérétiques » protestants), l’art de communiquer (saint François de sales distribuait des tracts sous les portes pour rendre de la doctrine catholique), enfin le débat public (respect de l’adversaire mais connaissance intime de ses arguments). L’enjeu pour les professionnels catholiques ? Affirmer leur différence, faire entendre une information alternative.

 

Conclusion : Les temps que nous vivons sont durs  (recherche sur l’embryon, fin de vie, mutation de la politique familiale). Mais ils ont un intérêt : le début de réveil de la société civile. Plus les temps sont durs, plus des choses nouvelles apparaissent dans le catholicisme en France.

Pour porter du fruit, deux conditions vitales : se regrouper, ne pas être seul, profiter d’une énergie collective, et se former. Travailler nos convictions. Les sondages aussi peuvent s’inverser. Ainsi l’on sent qu’ils deviennent de plus en plus défavorables au mariage gay. Répétons-nous : l’histoire n’est pas écrite. Cela incite à retourner à Paris pour les Rameaux ?!

 

Paru in "Notre Eglise" n° 35 (mars 2013)