La charité et Vatican II

« Diaconia 2013 » mais aussi le cinquantième anniversaire de l’ouverture du concile Vatican II nous donnent l’occasion de proposer  des extraits de la conférence de Carême prononcée le 24 mars 2013 à la cathédrale de Bayonne par M. l’abbé René-Sébastien Fournié, sur le thème : « la charité et Vatican II ».

Dans la première moitié du 20° siècle, face à un malaise croissant dans la manière dont la morale est enseignée, des théologiens souhaitent un renouvellement de cette matière en s'appuyant sur la vertu théologale de charité. La morale en était venue à ne plus être fondée que sur la notion de péché et articulée autour de l'obéissance à la loi. Ces théologiens promeuvent alors le renouvellement de la morale en insistant sur le fondement biblique de la morale chrétienne et sur le donné patristique et théologique. La réflexion se situe dans le prolongement de la pratique sociale et communautaire de la charité qui a toujours existé au sein de l'Église. Les références à saint Augustin et saint Thomas d'Aquin laissent aussi apparaître la place fondamentale de la vertu théologale de charité en morale qui était peu à peu occultée au cours des siècles. […]

Jusque dans les années 1950, la morale catholique était une morale des manuels centrée sur les péchés véniels ou mortels à confesser, pour des confesseurs auxquels on demandait de sesituer en juges. Dans cette théologie, on mettait plus l’accent sur le péché que sur le Salut, au point que l’attrition était plus souvent suscitée que la contrition. […]

Ainsi au milieu du XX° s. certains théologiens invitèrent à un renouveau de la théologie morale, et ce pour trois raisons :

-La morale doit être fondée sur l’Ecriture Sainte.

-Si la morale traite de l'humain, elle ne peut pas être limitée à des catégories juridiques et légalistes.

-L'homme agissant toujours en vue d’un bien, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur le bonheur et la béatitude.

 

Les pistes ouvertes pour un renouveau de la morale avant Vatican II

Les théologiens du renouveau de la morale s'appuient d’abord sur l’Ecriture et la scolastique pour rappeler que la charité en tant que vertu constitue un fondement solide de la vie morale. Ils ne critiquent pas la casuistique du XV° s. mais ils veulent revenir aux fondamentaux de la morale :

-La charité est la vertu théologale reine et mère de toutes les autres vertus, Dieu-amour étant principe et fin. C'est le Christ, Alpha et Oméga de toutes choses, qui révèle parfaitement l'amour de Dieu dans la charité qu'il manifeste aux hommes.

-La charité concerne l'être humain dans sa recherche de Dieu mais doit toujours être vue dans la perspective trinitaire : l'homme vit dans l'amour selon l'amour divin qui lui est communiqué par le Christ dans l'Esprit Saint. Ainsi l'homme vit de l'amour trinitaire lorsqu'il vit dans la charité. Ils appellent à une morale qui, n'est pas seulement une gestion des actes humains, mais qui, en tant que théologie, est la science de l'homme en quête du bonheur éternelle. La charité est avant tout une participation de l'homme à la vie trinitaire. L’amour devient la règle de vie du disciple du Christ parce que l'amour est le premier et le dernier mot de Dieu tel qu'il se révèle en Jésus-Christ, le Logos divin. […]

 

La question de la charité durant le concile Vatican II

La thématique de la charité va être prise en compte au cours des différentes sessions conciliaires, mais de manière ambiguë : Le manque de clarté quant à sa définition et l'orientation de la problématique vont entretenir un certain flou. Et à nouveau les rédactions successives des schémas conciliaires révèlent toutes les difficultés à parler de la charité.

 

a. Lumen Gentium : La charité au coeur de la vie spirituelle et morale

-Un schéma moral structuré autour de la charité : Dès la 1ère session en janvier 1963, le document traitant de l’Ordre moral est jugé insuffisamment théologique, trop polémique et trop soumis aux éléments psychologiques même si le texte exclut le relativisme et le subjectivisme moral. Mais les idées de vocation dans l'Église et de vocation à la sainteté deviennent progressivement des thématiques incontournables.

-La vocation universelle à la sainteté : Lors du discours d'ouverture de la 2ème session Paul VI place cette session « sous le signe de l'amour universel du Christ » qui a pour

conséquence la vocation universelle à la sainteté de tous les membres de l’Église, tous doivent donc tendre vers une charité parfaite. La compréhension de l'Église comme Peuple de Dieu « qui tire son unité de l'unité du Père du Fils et du Saint-Esprit » (LG 4) a pour conséquence que la charité ne devient pas la base d'un traité de théologie morale mais qu’elle est la conséquence d'une ecclésiologie fondée sur Dieu, Trinité d'Amour. Un lien explicite est posé entre le commandement de l'amour et la sainteté : la sainteté consiste à rechercher la perfection de la charité vécue dans le double commandement et cette vocation à la sainteté peut être dite universelle puisque tous les hommes sont invités à suivre le Christ. Les interventions des Pères conciliaires dénotent un manque de clarté et de précision à propos de la charité mais le texte est dans son ensemble apprécié.

-Sainteté du baptisé et sainteté du religieux : L'un des problèmes majeurs et de traiter de la vocation universelle des baptisés à la sainteté sans léser le rôle des religieux :dans Lumen Gentium, la vocation à la perfection de la charité vaut donc pour chacun, en raison du baptême, y compris les religieux, mais en précisant que la vie religieuse est une manière particulière et non obligatoire de répondre à la vocation à la sainteté qui est certes un engagement radical pour les religieux mais qui peut également s'adresser à tout autre baptisé qui souhaite suivre les conseils évangéliques de pauvreté, chasteté et obéissance. La sainteté chrétienne est moins une perfection morale qu'une participation à la sainteté du Christ. La place accordée à la charité ainsi comprise permet de dépasser toute tentation de bâtir une éthique à deux degrés, celle des commandements et celle des conseils. La charité est source, âme et fin de la sainteté à laquelle tous sont appelés.

La vie chrétienne morale possède une unité fondamentale garantie par l'origine divine de la charité. Cette unité se manifeste au monde dans les actes moraux de tous les chrétiens qui sont appelés à croître en nombre et en intensité sous l'impulsion de l'Esprit Saint. Ces actes ne sont pas seulement ceux d'une obéissance à la loi divine (ou ecclésiale), mais une attitude de réponse qui engage fermement et radicalement le baptisé à vivre la charité dans sa vie.

-Retour au donné théologique : Le concile reprend le donné théologique selon lequel la charité est une vertu infuse donnée par Dieu pour orienter les actes intérieurs de

l'homme à sa finalité, en même temps que la charité est le commandement qui oblige l'homme à un agir extérieur. On quitte la sphère juridique et casuistique qui a très

longtemps prévalu dans la structuration de la vie morale. Le travail des théologiens du renouveau est intégré : la vie chrétienne n'est plus strictement un catalogue

d'interdits à éviter et de préceptes à suivre. Le retournement de l'homme vers Dieu, sa conversion intime et véritable, intérieure et extérieure, en dépit des difficultés de la vie et du poids du péché, est le signe d'une charité qui sait traverser les épreuves les plus sombres pour ne chercher qu'en Dieu la lumière de la vérité. La sainteté des saints, la perfection de leur charité, ne leur vient pas de ce qu'ils ont été des chrétiens hors-normes, mais de leur constant désir de porter le regard vers le Christ et à supplier sa miséricorde pour leurs propres péchés et pour l'humanité entière. La charité structure la vie morale de chacun en étant à la fois une grâce et un commandement, un don divin et une loi divine inscrits dans le coeur de l'homme comme un chemin de conversion permanent.

 

b. Gaudium et Spes : l’homme et sa vocation

Si la constitution dogmatique Lumen Gentium traite de l’Eglise en elle-même et donc de la charité vécue en son sein, la constitution pastorale Gaudium et Spes place son propos dans

le contexte de l'humanité toute entière. Le point de départ est la vocation de la personne humaine, sa dignité, ses craintes et ses angoisses, ses espoirs et ses aspirations.

-La vocation de l'homme dans l'histoire du salut : Gaudium et Spes commence par replacer la vocation de l'homme dans l'histoire du salut. L'homme est appelé « à une seule et même fin, qui est Dieu Lui-même » parce qu'il a été créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Sortis du Père, tous les hommes sont appelés à retourner à Lui, par son Fils. Cette égalité fondamentale et la dignité humaine reposent sur ce socle divin, origine et finalité de l’homme. Mais face à cette grandeur de la vocation humaine, le péché nous révèle combien la réponse à l'appel divin est exigeante.

-L'axe social de la vocation humaine : La perspective de Gaudium et Spes n'enferme pas la charité dans une tour d'ivoire théologique ; au contraire, la charité est placée dans l'histoire des hommes et de leurs pratiques sociales en même temps que comme un moyen de progrès pour la société. L’amour de Dieu a besoin d'être rendu visible aux yeux des hommes dans une charité effective et une solidarité active.

 

CONCLUSION

La charité est une réalité profondément complexe, qui, si elle n’est pas correctement comprise peut conduire à deux excès : soit de vouloir rejeter tout ordre moral et obéissance, soit de créer une religion formaliste et juridicisée. Vatican II a voulu dessiner les contours d'une morale chrétienne fondée sur la charité en s’appuyant sur des sources philosophiques, bibliques, patristiques et théologique.

L'Église, Peuple de Dieu, vient de la communion trinitaire et de la charité divine, aussi est-elle appelée à tendre vers la communion trinitaire. La vocation de l'homme est d'être en communion avec et en Dieu (GS 19). Cette vocation se réalise dans l'Église qui est ce peuple constitué par le Christ (LG 9). L'Église est donc une communion dans la foi, l’espérance et la charité, d’où le lien intrinsèque entre les vertus théologales.

La voie est ouverte par le concile pour permettre une réflexion morale théologique dans un monde sécularisé. La charité a toujours besoin d'être vérifié dans le double commandement de l'amour de Dieu et du prochain invitant sans cesse l'homme à ne pas se contenter de ses acquis mais à grandir dans la recherche du vrai, du beau et du bien.

 

Publié in « Notre Eglise » n° 38 (juin 2013)