La grâce décisive du célibat sacerdotal

La grâce décisive du célibat sacerdotal

Editorial de Mgr Marc Aillet paru dans la revue diocésaine "Notre Eglise" de mars 2020

Le Pape François a donc publié son exhortation apostolique post-synodale sur l’Amazonie, Querida Amazonia, le 12 février dernier. Il était manifestement attendu au tournant : allait-il entériner la proposition 111 du Document final du Synode sur l’ordination sacerdotale d’hommes mariés – en l’occurrence de diacres permanents – et sur l’accès des femmes à l’ordination diaconale ? On sait la pression idéologique, vieille de cinquante ans et plus, qui pesait sur lui. Ces questions sont d’ailleurs au cœur de la démarche synodale actuelle de l’Eglise allemande. La pénurie des prêtres en Amazonie, privant de l’Eucharistie des communautés entières pendant des mois, voire des années, semblait suggérer cette solution, à titre exceptionnel. Les allemands se seraient engouffrés dans cette exception, prétextant une pénurie semblable, sur fond de scandales d’abus sexuels commis par des membres du clergé, ce qui leur suggérerait d’ordonner des hommes mariés : curieuse proposition, alors que près de 90% des actes pédophiles sont perpétrés dans le cadre familial, précisément par des hommes mariés !

Des voix s’étaient élevées pour défendre le célibat sacerdotal, et non des moindres : qu’on pense au plaidoyer vibrant du Cardinal Marc Ouellet, Préfet de la Congrégation pour les évêques, Amis de l’Époux – Pour une vision renouvelée du célibat sacerdotal, publié en décembre 2019 ; ou encore à l’ouvrage retentissant du Cardinal Robert Sarah, Préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Des profondeurs de nos cœurs, avec la contribution lumineuse du Pape émérite Benoît XVI sur le Sacerdoce catholique, publié le 15 janvier 2020, alors que l’exhortation de François était sous presse. L’hystérie provoquée par cette publication et le torrent de boue qui se déversa sur le Cardinal Sarah et sur le Pape émérite, ont fait sortir les loups du bois et permis de mesurer la détermination idéologique qui était à la manœuvre.

Soucieux d’unité, le Pape François n’a finalement pas retenu les solutions préconisées par le Document final du Synode. Emu pourtant par la douloureuse situation des communautés amazoniennes privées de l’Eucharistie, dont il souligne la centralité dans la vie de l’Eglise et qui nécessite la présence du prêtre, il ne retient pas l’ordination d’hommes mariés comme une solution valable pour y remédier. Il invite plutôt les évêques « non seulement à promouvoir la prière pour les vocations sacerdotales, mais aussi à être plus généreux en orientant ceux qui montrent une vocation missionnaire à choisir l’Amazonie » (n. 90). Il attire même leur attention sur le fait que « dans certains pays du bassin amazonien, il y a plus de missionnaires pour l’Europe ou pour les États-Unis que pour aider leurs propres Vicariats de l’Amazonie » (note 132). Au fond, fidèle à sa constante dénonciation du cléricalisme, il se refuse à cléricaliser les laïcs dont il tient à reconnaître et à promouvoir l’apostolat propre face à l’urgence d’une nouvelle évangélisation qu’il appelle de ses vœux. L’histoire regorge d’exemples de laïcs, profondément enracinés dans la foi, grâce à des missionnaires tout donnés au Christ, qui ont continué à entretenir la flamme de la foi chrétienne, sans prêtres, à l’instar des « chrétiens cachés du Japon » durant 250 ans ! De même pour les femmes, dont il souligne le dévouement admirable et la foi ardente : le réductionnisme fonctionnaliste « nous conduirait à penser qu’on accorderait aux femmes un statut et une plus grande participation dans l’Église, seulement si on leur donnait accès à l’Ordre sacré. Mais cette vision, en réalité, […] nous conduirait à cléricaliser les femmes […] et provoquerait un subtil appauvrissement de leur apport indispensable » (n. 100).

La déception est grande chez les protagonistes de l’abolition du célibat sacerdotal : le silence des médias est en ce sens plus qu’éloquent ; quant à l’agenda de l’Église allemande, il en est fortement contrarié… Mais ils ne désarmeront pas pour autant et trouveront même dans l’exhortation du Pape François des gages pour poursuivre le débat : ne tient-il pas à présenter officiellement le Document final du Synode et n’invite-t-il pas à le lire intégralement pour l’appliquer dans la vie des communautés amazoniennes (cf. nn. 2-4) ? Il reste que cette solution n’est pas retenue pour le moment.

Quant à moi, je reste profondément attaché à la « discipline » du Célibat sacerdotal qui est loin d’être anecdotique, ne serait-ce que pour les séminaristes qui se préparent au Sacerdoce avec le ferme propos de s’engager dans un don total qui ne saurait se satisfaire de demi-mesure. Mais aussi parce que le célibat des clercs, s’il n’a été imposé dans l’Eglise latine qu’à partir du XIIème siècle, remonte à l’époque apostolique et a toujours été recommandé ; et si, jusque-là, ont coexisté des prêtres célibataires, mariés ou veufs, tous étaient tenus à la continence parfaite et perpétuelle, comme le Magistère le rappelle constamment depuis le IVème siècle. C’est cela la pratique ancienne, contrairement à des idées reçues et complaisamment répandues. Et si les Églises orientales ont admis l’usage du mariage pour les prêtres mariés, au Concile byzantin in Trullo en 690, ce fut un fléchissement de la discipline commune : d’ailleurs, les évêques n’en étaient pas moins tenus à la continence, les prêtres célibataires avaient interdiction de se marier et les prêtres devenus veufs de se remarier. Qui pourrait nier que la continence parfaite et perpétuelle des clercs depuis les temps apostoliques, et la loi du célibat ensuite, trouvent un fondement extrêmement sérieux dans la forme de vie du Christ lui-même, comme dans la forme de vie des apôtres appelés à tout quitter pour suivre le Christ ? Ce n’est donc pas seulement une question de discipline qui admettrait un principe d’équivalence entre le célibat et l’état du mariage pour les prêtres, « c’est un don de Dieu… c’est une grâce décisive qui caractérise l’Église catholique latine », comme l’a rappelé le Pape François dans son livre consacré à Jean Paul II et publié la veille de la sortie de l’exhortation apostolique sur l’Amazonie. Il y a une convenance profonde entre le célibat pour le Royaume et l’identité du prêtre configuré au Christ Epoux de l’Église qui s’est livré tout entier pour Elle. Le Pape François y fait allusion dans son exhortation apostolique quand il écrit : « Jésus-Christ se présente comme Époux de la communauté qui célèbre l’Eucharistie à travers un homme qui la préside comme signe de l’unique prêtre » (n. 101).

Toute la tradition de l’Église latine plaide en ce sens : j’ai l’intime conviction que la revitalisation de nos communautés, parfois gagnées par une foi superficielle, passera, aujourd’hui comme hier, par des chrétiens enracinés profondément dans la foi, grâce au témoignage de prêtres et de consacrés entièrement donnés au Seigneur et à leurs frères. Cela devrait nous renforcer dans notre résolution à prier pour les vocations sacerdotales dont l’Eglise a tant besoin.