La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche 22 mars 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche 22 mars 2020

Avec Jésus, passer des ténèbres à la lumière

J’ai bien conscience du sacrifice auquel les fidèles doivent consentir, en étant empêchés de participer physiquement à la Messe dominicale, en ces moments douloureux que nous traversons. Et pourtant, en ce 4ème dimanche de Carême, dit de Laetare, du premier mot de l’introït grégorien de cette messe qui signifie : « Réjouissez-vous », l’Eglise nous appelle à la joie ! Ce dimanche est une petite fenêtre ouverte, en plein cœur de l’austérité et de la pénitence de notre Carême, dont nous prenons ô combien la mesure en ces temps de confinement, de restrictions dans nos déplacements, et surtout de pandémie qui accable tant de nos concitoyens aux prises avec l’inquiétude, voire l’angoisse, de la maladie, parfois de la mort, une fenêtre ouverte sur la joie de Pâques ! Nous n’oublions pas en effet que nous marchons vers la fête de Pâques, même si nous la célébrerons cette année dans des conditions un peu particulières. Nous sommes dans la joie, si nous sommes avec le Seigneur qui est notre berger, notre Bon Pasteur, dont David, comme nous l’avons entendu dans la première lecture, est la figure prophétique. Il est précisément le dernier fils de Jessé, le 8ème – le chiffre 8 est le chiffre de la Résurrection, c’est le 8ème jour, le jour du Sabbat éternel –, un simple petit berger qui n’a même pas été convié à la visite du prophète Samuel dans la maison de son père Jessé (1 S 16, 10-13). Aujourd’hui, nous pouvons nous approprier particulièrement ces paroles du psalmiste sur le bon berger : « Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure » (Ps 22, 4). Il y a une parole de Jésus dans l’Evangile de ce dimanche qui donne du sens à notre épreuve. Les disciples qui accompagnent Jésus voient un aveugle-né et, selon la conception courante chez les juifs, demandent à Jésus qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle. Dans sa réponse, Jésus n’entend pas souligner ici le lien entre le péché du monde et la souffrance – qui existe cependant car le péché a introduit du désordre dans le monde, avec les peines que nous supportons –, mais il prend de la hauteur et il dit : « Ni lui, ni ses parents. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui » (Jn 9, 3). Si nous subissons aujourd’hui cette épreuve qui nous afflige, c’est pour une manifestation particulière des œuvres de Dieu dans notre vie ! Et c’est pourquoi, nous sommes dans la joie et l’espérance. La couleur rose de l’ornement que le célébrant peut porter en ce dimanche le signifie : c’est la lumière, la lumière du Ressuscité qui déjà transparaît à travers l’austérité du Carême qui nous rappelle les ténèbres de nos vies ; c’est la couleur que prend le ciel, juste avant le lever du soleil, c’est le symbole de l’aurore du Salut que Jésus nous apportera avec certitude.

L’Evangile de l’Aveugle-né est, depuis la plus haute antiquité chrétienne, une catéchèse baptismale qui accompagne le deuxième scrutin des catéchumènes qui se préparent à célébrer à Pâques les sacrements de l’Initiation chrétienne, scrutins qui seront reportés cette année, en raison des circonstances, à la fin du Temps pascal. Nous sommes ainsi invités à nous laisser scruter par cet Evangile, pour prendre la mesure de l’œuvre de Dieu dans notre vie. Nous comprenons qu’au jour de notre baptême, nous sommes passés des ténèbres à la lumière, nous sommes passés des « activités des ténèbres » (Ep 5, 11) dont parle saint Paul dans la deuxième lecture – auxquelles il nous arrive de prendre part dans notre vie et qu’il nous invite à démasquer –, à la lumière qu’il veut pour nous et qui « a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité » (Ep 5, 9). Et c’est dans le sacrement de la Pénitence et de la Réconciliation qui, selon la tradition, est comme un nouveau baptême, que nous passons des ténèbres à la lumière. Encore faut-il que nous reconnaissions que nous sommes pécheurs, mieux : que nous reconnaissions précisément les péchés dont Jésus veut nous libérer. Encore faut-il que nous comprenions que le péché nous empêche de voir – de voir Dieu, mais aussi nous-mêmes et les autres comme Dieu les voit, c’est-à-dire avec bienveillance – et de croire. C’est ce que dit Jésus en conclusion de cet évangile : « Je suis venu dans le monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » (Jn 9, 39). Ici, ceux qui ne voient pas sont précisément ceux qui sont rendus aveugles par le péché – et nous naissons tous avec le péché originel –, et ceux qui voient sont ceux qui n’ont pas conscience de leur péché et par conséquent ne reconnaissent pas le besoin qu’ils ont d’être sauvés.

Mais nous ne pouvons pas passer des ténèbres à la lumière sans passer par Jésus, dans le Mystère de sa mort et de sa Résurrection, car c’est cela le baptême : être plongés dans la mort avec le Christ, pour faire mourir les activités des ténèbres, et ressusciter avec Lui à une vie nouvelle, pour vivre dans sa lumière : « Frères, autrefois vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière » (Ep 5, 8). C’est ainsi que Jésus prend de la terre et la mélange avec sa salive pour en faire de la boue qu’il applique étrangement sur les yeux de l’aveugle, en lui disant : « va te laver à la piscine de Siloé – ce nom traduit Envoyé » (Jn 9, 7). Comment ne pas comprendre qu’il s’agit ici d’une annonce de la piscine baptismale, car qui est l’Envoyé par excellence, sinon Jésus lui-même qui, dans l’Evangile de saint Jean se désigne à l’envi comme l’Envoyé du Père ?  C’est en Lui et Lui seul que nous pouvons recouvrer la vue : voir et croire, car le baptême nous donne de voir avec les yeux de la Foi. C’est ainsi qu’après s’être lavé de cette boue, l’aveugle-né recouvre la vue. Et quand Jésus le retrouve, il lui demande : « Crois-tu au Fils de l’homme ? Il répondit : Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? Jésus lui dit : Tu le vois, et c’est lui qui te parle. Il dit : Je crois, Seigneur ! Et il se prosterna devant lui » (Jn 9, 35-38).

La boue que Jésus nous applique symbolise la révélation que Jésus, dans l’examen de conscience, nous fait de notre péché, celui que nous pouvons confesser pour en être lavé, libéré, pardonné. Et devenir ainsi une création nouvelle. Comme les Pères de l’Eglise le font remarquer, le geste thérapeutique inaccoutumé de Jésus rappelle le geste imagé de la Création qui nous est rapporté dans le livre de la Genèse, lorsque Dieu prend de la glaise du sol, c’est-à-dire un mélange de terre et d’eau, pour façonner l’homme et lui insuffler son haleine de vie, c’est-à-dire son esprit. Le baptême est une re-création. Et c’est à cette re-création que nous sommes appelés à Pâques, moyennant la foi !

Comme nous le demandons dans la prière d’ouverture de ce dimanche : « Dieu qui as réconcilié avec toi toute l’humanité en lui donnant ton propre Fils, augmente la foi du peuple chrétien, pour qu’il se hâte avec amour au-devant des fêtes pascales qui approchent ».