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La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche 29 mars 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche 29 mars 2020

« L’immunité nécessaire pour affronter l’adversité »

En ce 5ème dimanche de Carême, nous écoutons l’Evangile de la mort et de la Résurrection de Lazare. Il ne s’agit pas, bien sûr, de la Résurrection au sens du matin de Pâques, où Jésus entrera dans un nouveau mode d’exister, celui de Dieu lui-même, qui échappe à nos catégories humaines terrestres, à commencer par l’espace et le temps ; ici, il s’agit à proprement parler d’une réanimation, d’un retour à la vie terrestre, qui ne dispensera pas Lazare de mourir pour de bon. Depuis la plus haute antiquité chrétienne, cette page d’Evangile constitue la troisième et dernière catéchèse qui accompagne le troisième scrutin des catéchumènes qui se préparent à recevoir les sacrements de l’Initiation chrétienne, événements reportés cette année, à la fin du temps pascal, étant donné les circonstances. A travers l’Evangile de la Résurrection de Lazare, le Seigneur veut nous conduire aujourd’hui à parfaire notre acte de foi.

Il vient nous rejoindre dans une culture fermée à la Transcendance, qui occulte la mort. On a tellement cru qu’avec nos prouesses techniques et scientifiques, nous pourrions repousser indéfiniment les frontières de la mort, jusqu’à vendre le rêve du « transhumanisme » qui croit pouvoir conquérir l’immortalité, ce désir légitime qui nous habite, car Dieu n’a pas créé la mort, « lui qui n’est pas le Dieu des morts mais des vivants » (Lc 20, 38). Il y a quelques années, en 2017, Yuval Noah Harari, Professeur d’histoire israélien athée, a même publié un livre qui s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires et a été salué unanimement par la critique comme un livre prophétique : « Homo Deus – Une brève histoire de notre avenir », où il annonce, avec une docte érudition mais une naïve prétention, que les progrès de la science et de la technique donneront bientôt à l’homme le pouvoir de tout maîtriser, jusqu’à la mort même. La pandémie inattendue qui frappe le monde, aujourd’hui, vient malheureusement briser ce rêve, avec son lot de souffrances et d’angoisses. Et la mort nous rattrape dans notre quotidien, avec le décompte, j’allais dire cynique, par les médias, des décès que l’on déplore chaque jour davantage.

Voyons d’abord l’intervention de Marie et de Marthe, dont saint Luc nous a déjà parlé (Lc 10, 38-42), et dont on apprend ici qu’elles ont un frère dénommé Lazare : « Seigneur, celui que tu aimes est malade » (Jn 11, 3). Jésus, que les juifs recherchent pour le tuer, évite de se montrer en Judée et il s’est retiré en Pérée, de l’autre côté du Jourdain, avec ses disciples. Marthe et Marie ont une telle relation familière avec Jésus, qu’elles lui font porter cette nouvelle jusque dans sa cachette. Admirons la prière discrète, qui ne demande rien, qui se contente d’exposer les faits avec confiance. C’est la prière de la Vierge Marie à Cana : « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3).

La réplique de Jésus en direction de ses disciples a de quoi surprendre : « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié » (Jn 11, 4). Il sait pertinemment que Lazare va mourir, comme il l’affirmera deux jours plus tard ; mais il veut faire comprendre à ses disciples que Dieu n’est pas la cause de la maladie ni de la mort, entrées plutôt dans le monde, à cause du péché, par l’envie du Diable. Et si Dieu permet la maladie et la mort, c’est précisément pour les vaincre définitivement : il annonce sa propre glorification par sa victoire sur la mort au matin de Pâques. Nous sommes là à l’apogée de l’Evangile de saint Jean.

Après s’être accordé deux jours de délai, il dit ouvertement à ses disciples : « Lazare est mort et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez » (Jn 11, 15). Et à la stupeur de ses disciples qui craignent pour sa vie, il décide de se rendre auprès de lui. Il y a d’abord la rencontre avec Marthe. On voit bien le tempérament actif de cette femme, qui est la maîtresse de maison, toujours debout à faire le service. Dès qu’elle apprend l’arrivée de Jésus, elle sort à sa rencontre et lui fait part avec confiance de sa douleur : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je le sais, tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l’accordera » (Jn 11, 21-22). On voit bien que si Marthe est pleine de confiance en Jésus, sa foi n’est pas parfaite : elle distingue entre Jésus et Dieu ! Alors Jésus veut la conduire, à travers ce beau dialogue, à l’acte de foi, en faisant comme la démonstration de sa divinité : « ‘Ton frère ressuscitera’. Marthe reprit : ‘Je sais qu’il ressuscitera, à la Résurrection, au dernier jour’. Jésus lui dit : ‘Moi, je suis la Résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra ; quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ?’ Elle répondit : ‘Oui, Seigneur, je le crois : tu es le Christ, le Fils de Dieu, tu es celui qui vient dans le monde » (Jn 11, 23-27). Quel bel acte de foi, fait de confiance gratuite et absolue qui se contente de communier à Jésus, Fils de Dieu, de boire à la source de la foi ; elle n’exige plus rien de Jésus, elle n’a pas idée de la conséquence de sa foi, elle n’imagine même pas ce que Jésus va faire ; d’ailleurs, lorsqu’il demandera d’ôter la pierre qui obture l’entrée du tombeau, elle réagira : « Seigneur, il sent déjà ; c’est le quatrième jour qu’il est là » (Jn 11, 39).

Dans une homélie sur cet évangile, que nous lisons à l’Office des lectures de ce 5ème dimanche de Carême, saint Augustin nous fait entrer dans la signification profonde des paroles de Jésus. Il évoque un épisode rapporté par les synoptiques Matthieu et Luc, où un homme, appelé par Jésus à venir à sa suite, lui répond : « Seigneur, permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père » ; Jésus lui rétorque, d’une manière qui peut nous choquer, mais d’où saint Augustin tire un riche enseignement : « Suis-moi et laisse les morts enterrer leurs morts » (Mt 8, 21-22). Saint Augustin commente : « Il y avait là un mort à ensevelir et aussi des morts qui allaient ensevelir un mort : l’un était mort dans son corps, les autres étaient morts dans leur âme. D’où venait la mort de l’âme ? De l’absence de la foi. D’où venait la mort du corps ? De l’absence de l’âme. La foi est donc l’âme, la vie de notre âme ». Et d’apporter cette conclusion lumineuse : « Celui qui croit en moi, même s’il est mort de la mort du corps, vivra de la vie de l’âme jusqu’au jour où son corps ressuscitera pour ne plus mourir, c’est-à-dire, celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (Homélie sur l’Ev. De Jean, Tr. 49, 14-15). Dans la méditation du Pape François sur l’évangile de la tempête apaisée, que nous évoquions hier, il ressaisissait ce temps d’épreuve comme « un appel à la foi ». Et il ajoutait :« La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie ainsi qu’à notre communauté. La tempête révèle toutes les intentions d’“emballer” et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment “salvatrices”, incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité » (Bénédiction Urbi et Orbi, 27 mars 2020). La foi n’est certes pas une immunité contre la maladie et la mort, mais elle est une immunité pour affronter l’adversité présente.

Enfin, il y a la rencontre avec Marie. Marie était assise, en pleurs, à la maison. De nombreux juifs, sans doute des notables de Jérusalem, eu égard à la notoriété de Marie qui semble le personnage le plus important de la famille, étaient venus manifester leur sympathie à Marthe et Marie dans leur deuil. Quand Marthe vient lui dire discrètement : « Le Maître est là, il t’appelle », « Marie, dès qu’elle l’entendit, se leva rapidement et alla rejoindre Jésus » (Jn 11, 28-29). Remarquez bien les verbes employés : à l’appel de Jésus, elle se lève ! C’est le verbe employé pour la résurrection. Elle est comme déjà ressuscitée dans son âme, alors même qu’elle était prostrée dans son deuil ; avant même Lazare que Jésus appellera d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » (Jn 11, 43), et le mort se lèvera et sortira vivant de son tombeau. Quand elle rencontre Jésus, elle se jette à ses pieds et se contente de lui dire la peine de son cœur : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». Il est manifeste que son acte de foi est plus complet que celui de Marthe ; Jésus l’a deviné, lui qui ne s’engage pas, comme avec Marthe, dans une démonstration de sa divinité, même si sa foi devrait comprendre que celui qui est Dieu et qui embrasse le temps et l’espace, n’est jamais loin de nous ! Mais ici, Jésus manifeste la vérité de son humanité : « Quand il vit qu’elle pleurait, et que les juifs venus avec elle pleuraient aussi, Jésus, en son esprit, fut saisi d’émotion, il fut bouleversé […] Alors Jésus se mit à pleurer » (Jn 11, 32-33. 35). Il mesure dans son humanité la peine de la mort dont nous sommes affligés, à cause du péché. Et précisément, à travers le miracle qu’il va accomplir, il montre qu’il est venu dans le monde pour assumer notre mort, afin de la vaincre définitivement et nous donner la vie éternelle. La résurrection de Lazare signera paradoxalement son arrêt de mort, comme saint Jean nous le révélera quelques versets plus loin avec la décision du Sanhédrin : « A partir de ce jour-là, ils décidèrent de le tuer » (Jn 11, 53). Jésus le sait, Il est prêt. L’heure est venue.

Demandons, dans l’épreuve qui est la nôtre aujourd’hui, de puiser notre courage et notre persévérance aux sources de la foi. Demandons au Seigneur que nos concitoyens, souvent démunis et désemparés, ceux en particulier qui se sont éloignés de lui, reviennent à lui, et accueillent le don de la foi, sans laquelle nous restons privés de « l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité ».

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