La méditation du jour de Mgr Aillet - Lundi 30 mars 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet - Lundi 30 mars 2020

 

« Moi non plus, je ne condamne pas »

En ce 5ème lundi du Carême, nous sommes entrés, de manière plus décisive encore, dans le temps de la Passion. D’ailleurs, la liturgie prévoit que nous prenions la première Préface de la Passion, pour cette cinquième semaine de Carême.

La liturgie de la Parole nous présente aujourd’hui deux femmes. Tout d’abord, une femme innocente, la chaste Suzanne, injustement condamnée par des hommes âgés et pervers, mais épargnée car elle a mis toute sa confiance en Dieu : « Alors toute l’assemblée poussa une grande clameur et bénit Dieu qui sauve ceux qui espèrent en lui » (Dn 13, 60). Dieu suscita un enfant, Daniel, pour rétablir la vérité et la justice et confondre ses détracteurs. Elle est l’une des figures prophétiques, dans l’Ancien Testament, de celui qui est le juste par excellence, qui sera injustement condamné à mort comme un bandit, pour notre propre justification.

L’autre est une femme pécheresse, prise en flagrant délit d’adultère. Les scribes et les pharisiens, qui cherchent toutes les occasions de confondre Jésus devant le Peuple qui est suspendu à ses lèvres et qui le tient pour un prophète, lui amènent cette femme adultère et la placent au milieu devant lui. Comme le stipulait la Loi de Moïse, elle devait se tenir debout devant Yahvé, pour que sa honte soit bien visible à tous ; ils ne croient pas si bien faire : en plaçant cette femme, debout devant lui, ils confessent, à leur insu, sa divinité ! Pour le mettre à l’épreuve, afin de l’accuser, ils lui demandent : « Dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi que dis-tu ? » (Jn 8, 5). S’il répond : « Ne la lapidez pas », il invite à transgresser la Loi sainte de Dieu ; s’il dit : « Lapidez-la », il déroge à la douceur qui lui attire précisément les faveurs de la foule. Jésus se baisse et écrit sur le sable, évitant soigneusement de dévisager cette femme pour ne pas la mettre davantage dans l’embarras. Comme ils insistent, Jésus a cette répartie pleine de sagesse : « Celui d’entre vous qui est sans péché, qu’il soit le premier à lui jeter une pierre » (Jn 8, 7). Puis il se baisse de nouveau et continue d’écrire sur le sable. Au fond, il les renvoie à égalité avec cette femme devant le péché. Les obligeant à entrer en eux-mêmes, il leur faire comprendre qu’il y a le péché extérieur, public, comme celui de cette femme, et il y a le péché tapi dans le cœur qui n’est pas nécessairement moins grave ni moins transgresseur de la Loi, encourant lui aussi une condamnation. Aussi, « Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un », et l’évangéliste ajoute avec un brin d’humour : « en commençant par les plus âgés » (Jn 8, 9).

Lorsque Jésus se trouve seul avec cette femme, il se redresse et lui dit : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » Elle n’en mène pas large, peut-être a-t-elle conscience d’être en présence de celui qui est précisément sans péché et craint-elle d’être condamnée par lui ; alors toute tremblante, elle répond : « Personne, Seigneur ». Alors Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas » (Jn 8, 11). Saint Augustin, dans son commentaire de cette page d’évangile, écrit : « Quoi, Seigneur, tu favorises le péché ? Certes non. Ecoute ce qui suit : ‘Va, et désormais ne pèche plus’. Le Seigneur a porté condamnation, lui aussi, mais contre le péché, et non pas contre l’homme » (Commentaire sur l’Ev. de Jean, Tr. 33, 4-6). Jésus n’est pas venu pour nous condamner mais pour nous sauver, il condamne le péché à travers sa propre condamnation, lui que Dieu a fait péché pour nous : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu » (2 Co 5, 21). Sur la croix, il détruira le péché pour nous faire accéder à une vie nouvelle, pour nous faire passer du vieil homme à l’homme nouveau, pour nous donner un cœur nouveau et un esprit nouveau.

Quand Jésus nous pardonne, il transforme notre cœur et nous rend capable de combattre le mal en nous, avec le secours de sa grâce, et de faire le bien réellement. Sa miséricorde change notre cœur. C’est le sens de ce geste mystérieux de Jésus écrivant sur le sable qui renvoie au geste de la création : comme Dieu nous a façonnés, au commencement, à partir de la glaise du sol, Jésus est en train de recréer, de refaçonner le cœur de cette femme adultère qui entre dans le repentir, accueille la miséricorde et s’engage sur un chemin de conversion. Contrairement à ce qu’affirmait Luther, la justice que Dieu nous donne n’est pas seulement extérieure, « forensique », mais elle a le pouvoir de nous rendre justes au plus profond de nous-mêmes. C’est la grâce que nous demandons, en nous approchant de la célébration du Mystère pascal : entrer en nous-mêmes pour reconnaître nos péchés, les présenter devant Dieu avec un cœur contrit, dans le Sacrement de Pénitence et de Réconciliation, ou à défaut, par un bel acte de contrition, afin que Jésus nous fasse quitter ce qui ne peut que vieillir et nous fasse entrer dans ce qui est nouveau (cf. Oraison d’ouverture de cette messe).