La méditation du jour de Mgr Aillet - jeudi 2 avril 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet - jeudi 2 avril 2020

Comme Abraham, abandonnons notre avenir au Seigneur

C’est la figure d’Abraham qui est au centre de la liturgie de ce 5ème jeudi de Carême. Il y a d’abord le récit de l’alliance que Dieu établit avec Abraham, dans le livre de la Genèse : « Moi, voici l’alliance que je fais avec toi : tu deviendras le père d’une multitude de nations […] Ce sera une alliance éternelle » (Gn 17, 4. 7). Dieu change même son nom : d’Abram, il devient Abraham. On sait l’importance du nom dans la Bible : c’est l’expression du mystère de la personne, qui dit à la fois son identité et sa mission ; quand Dieu le change, cela signifie l’appartenance spéciale de cette personne à Dieu et la nouveauté de la mission qui lui est confiée. C’est ainsi qu’il changera le nom de Simon, qui deviendra Pierre. C’est de là que vient la tradition assez ancienne selon laquelle le Pape, à peine élu, s’attribue un nouveau nom, pour souligner précisément la mission nouvelle qui lui est confiée par le Seigneur, le ministère pétrinien, singulier à tous égards.

Les juifs – et nous aussi qui constituons le nouvel Israël de Dieu – sont les héritiers de « la promesse faite à nos pères, en faveur d’Abraham et sa descendance à jamais », comme la Vierge Marie le chantera dans le Magnificat. Ils ne manqueront pas de le rappeler à Jésus dans le dialogue de plus en plus tendu qui nous est rapporté par saint Jean dans l’Evangile d’aujourd’hui. Abraham est ainsi au cœur de ces échanges. Ce qui permet à Jésus de déclarer, en forme de révélation, sa véritable identité et sa préexistence divine, ce qui signera son arrêt de mort : « Alors ils ramassèrent des pierres pour le lapider » (Jn 8, 59). Si Jésus leur échappe encore une fois, désormais la machine est en marche, qui conduira à sa condamnation pour blasphème, à sa Passion et à sa mort sur la Croix.

Jésus commence par leur déclarer : « Amen, amen, je vous le dis : si quelqu’un garde ma parole, jamais il ne verra la mort » (Jn 8, 51). Scandalisé par cette parole, ils l’accusent d’avoir un démon, lui qui, précédemment, est allé jusqu’à leur dire : « Vous, vous êtes du diable, c’est lui votre père. Depuis le commencement, il a été un meurtrier […] Il est le père du mensonge » (Jn 8, 44). Ils se réclament d’Abraham en lui opposant : « Es-tu donc plus grand qu’Abraham ? Il est mort et les prophètes aussi sont morts. Pour qui te prends-tu ? » (Jn 8, 53). Jésus leur répond de manière très mystérieuse : « ‘Abraham votre père a exulté, sachant qu’il verrait mon jour. Il l’a vu, et il s’est réjoui’. Les juifs lui dirent alors : ‘Toi qui n’as pas cinquante ans, tu as vu Abraham ! » (Jn 8, 56-57). A l’ironie mordante des juifs, Jésus répond solennellement, comme l’atteste le redoublement de l’Amen, qui signifie « en vérité » : « Amen, amen, je vous le dis : avant qu’Abraham fût, moi, JE SUIS » (Jn 8, 58). C’est sublime : Jésus s’attribue le nom même de Dieu : JE SUIS !

Mais arrêtons-nous sur la vocation d’Abraham. Il est celui à qui Dieu s’est manifesté, alors qu’il était confortablement installé dans un confort sédentaire, jouissant des dividendes de toute une vie de labeur, en lui disant : « Quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, et va vers le pays que je te montrerai » (Gn 12, 1). « Et il partit sans savoir où il allait » (He 11, 8), commente l’auteur de la lettre aux Hébreux. Il est celui a qui Dieu promet un fils dans sa vieillesse, Isaac, en qui seront bénies toutes les nations (cf. Gn 15, 3-5), « Et Abram eut foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste » (Gn 15, 6). Enfin, contre toute attente, Dieu lui demanda de sacrifier son fils, le fils de la promesse (cf. Gn 22, 1-19) : « Il pensait en effet que Dieu est capable même de ressusciter les morts ; c’est pourquoi son fils lui fut rendu : il y a là une préfiguration » (He 11, 19), commente encore l’auteur de la lettre aux Hébreux. Non seulement il manifeste une foi exemplaire, et en cela il mérite bien son titre de « père des croyants », mais il est encore la figure de Dieu le Père qui « n’a pas épargné son propre Fils, il l’a livré pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? » (Rm 8, 32 – antienne de communion de ce jour).

Quel enseignement pour nous, dans notre situation présente ! Deux semaines de confinement, passe encore, mais nous sommes entrés dans une troisième semaine et nous ne savons pas où nous allons. Nous ne pouvons plus faire de projets. Nous sommes invités à nous abandonner, à remettre entre les mains du Seigneur nos lendemains, notre avenir, car tout lui appartient. Nous ne savons pas où nous allons, nous qui sommes si enclins à maîtriser nos vies. Nous savons seulement, dans la foi, que le Seigneur nous conduit par de justes chemins. Et si nous gardons sa parole, nous ne connaîtrons pas la mort !