La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche 5 avril 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche 5 avril 2020

Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là

Chers frères et sœurs, c’est une Semaine Sainte insolite que nous allons vivre cette année. C’est la première fois, depuis que je suis prêtre, cela va faire bientôt 38 ans, qu’il ne nous est pas possible de rassembler les fidèles pour vivre le sommet de l’année liturgique ; et je mesure la douleur qui est la vôtre d’être ainsi privés de la liturgie et de la communion eucharistique sacramentelle. La messe n’en est pas moins célébrée par vos prêtres et vos évêques, et vous pouvez vous y unir par une communion spirituelle. Bien sûr que c’est différent d’une communion sacramentelle, mais dans les circonstances exceptionnelles que nous vivons, vous pouvez en recevoir les mêmes fruits spirituels. Je suis sûr toutefois que vous saurez unir votre douleur à la douleur de Jésus dans sa Passion, dont nous avons entendu le long et émouvant récit dans l’Evangile selon saint Matthieu. C’est que pour Jésus, elles furent bien longues ces heures de souffrance et d’angoisse et d’agonie sur la croix.

Il y a plusieurs mots, dans la liturgie de la Parole qui vient d’être proclamée, qui résonnent particulièrement dans mon cœur et comme je voudrais les faire résonner aussi dans le vôtre. Le premier mot, c’est : « épuisé ». Il est tiré de la première lecture du livre du prophète Isaïe, dans le troisième chant du Serviteur souffrant de Yahvé, qui est la figure prophétique exacte du Christ dans sa Passion : « Le Seigneur mon Dieu m’a donné le langage des disciples, pour que je puisse, par une parole, soutenir celui qui est épuisé » (Is 50, 4). Jésus nous rejoint dans nos épuisements, alors que nous sommes plongés dans une détresse inédite. Peut-être votre épuisement, au bout de trois semaines de confinement, dans un climat entretenu par les médias, qui font leur travail, mais qui est particulièrement anxiogène ; il y a l’épuisement des personnels soignants, mobilisés plus qu’à leur tour, qui se battent dans des services hospitaliers surchargés, contraints de faire de manière répétitive des gestes de soins extrêmes, avec un nombre toujours croissant de décès ; il y a l’épuisement des malades graves qui sont hospitalisés et admis dans des services de réanimation, qui se retrouvent seuls, séparés de leurs familles ; et l’épuisement des familles qui attendent à distance, impuissants.

Deux autres mots résonnent plus profondément encore : le mot « tristesse » et le mot « angoisse ». Alors que Jésus parvient avec ses disciples au jardin des oliviers, dit de Gethsémani, il les laisse à l’entrée du domaine et prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, ses trois intimes, les trois plus familiers de son Mystère, « Et il commença à ressentir tristesse et angoisse » (Mt 26, 37). C’est la première fois, dit Blaise Pascal dans ses Pensées, que Jésus se plaint : « Mon âme est triste à en mourir » ; il frémit devant ce qui l’attend. C’est la première fois aussi qu’il demande de la compagnie et du réconfort auprès des siens : « Restez ici et veillez avec moi » (Mt 26, 38). Et s’éloignant d’un jet de pierre, il prononce cette prière d’agonie, au moment de la suprême tentation : « Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » (Mt 39). Par son immense solitude, Jésus rejoint l’angoisse des malades en phase terminale, séparés des leurs, l’angoisse des familles qui ne peuvent être auprès de leurs malades à l’heure de l’agonie et de la mort.

Et pourquoi Jésus pourrait-il les rejoindre et, « par une parole, soutenir celui qui est épuisé » ? Précisément parce qu’il a assumé l’angoisse dans sa chair, parce que le Fils de Dieu fait homme a éprouvé, dans sa chair, cette séparation de l’homme d’avec Dieu, causée par le péché qui a engendré la souffrance et la mort, entrées dans le monde par l’envie du diable (cf. Sg 2, 24). Parce qu’il a connu la faiblesse, il peut compatir à nos faiblesses : « En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » (He 4, 15). Vous connaissez ce mot de Paul Claudel : « Dieu n’est pas venu dans le monde pour supprimer la souffrance, pas même pour l’expliquer, mais il est venu pour la remplir de sa présence ». Par sa souffrance, il peut venir souffrir en nous et alléger le poids de notre épreuve.

Comme l’écrit encore Blaise Pascal : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ». Alors que dans son agonie, au jardin des Oliviers, il recherchait la compagnie de ses disciples, eux dormaient ! Et il le leur reprocha : « Ainsi, vous n’avez pas eu la force de veiller seulement une heure avec moi ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent mais la chair est faible » (Mt 26, 40). Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là : il faut se réveiller, il faut réveiller en nous la foi pascale ! Remarquez bien qu’à l’heure de son entrée dans la Passion sanglante, Jésus ne leur a pas demandé de monter sur la croix avec lui, mais seulement de veiller et prier. Beaucoup d’entre nous n’ont pas la possibilité de se porter au secours des malades ; c’est notre frustration de prêtres de ne pas pouvoir, dans les circonstances actuelles, être auprès des mourants du Covid-19, parce qu’il ne nous est pas possible d’entrer dans les services de réanimation. Mais notre mission, celle que Jésus nous confie, au début de cette Semaine Sainte, c’est de veiller et prier. Et je ne doute pas que notre prière rejoindra très réellement les personnels soignants pour les soutenir dans leur épuisement ; je ne doute pas que notre prière rejoindra les malades et les agonisants pour les consoler dans leur angoisse ; je ne doute pas que notre prière rejoindra les familles éprouvées par la séparation de l’un des leurs.

Durant ce temps de confinement, il y a une cohorte de priants qui se lèvent, dans les foyers, au fond des presbytères et des évêchés, dans la chambre intérieure de si nombreux fidèles et consacrés : leur prière s’élève, confiante et insistante, vers le Seigneur, touche son cœur et le presse de faire Miséricorde à son peuple.

L’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, que nous avons commémorée au début de cette célébration, vient nous établir dans l’espérance. Sans doute Jésus n’est pas venu à cheval comme il sied à un chef de guerre, car il n’est pas venu pour lever une armée et délivrer son peuple de l’occupant romain. Il est venu comme un Roi doux et humble, monté sur une bête de somme, un ânon, le petit d’une ânesse (cf. Mt 21, 5), « comme un agneau docile que l’on emmène à l’abattoir » (Jr 11, 19), car c’est par la douceur qu’il sera victorieux de ses ennemis, « et le dernier ennemi qui sera anéanti, c’est la mort » (1 Co 15, 26). C’est délibérément qu’il est entré publiquement dans sa Ville, pour se livrer aux mains des pécheurs, pour souffrir et mourir. Et s’il a suscité lui-même les acclamations de la foule, au cri de « Hosannah au Fils de David », c’est parce qu’il voulait leur annoncer sa Résurrection, sa victoire définitive sur le péché et sur la mort. Quand vous apposerez votre rameau sur votre crucifix, vous attesterez de la victoire de Jésus qui, par le bois de la croix, nous a rendu la vie. C’est notre foi et notre espérance, en entrant avec Jésus dans la grande semaine de sa Passion.