La méditation du jour de Mgr Aillet - Lundi 6 avril 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet - Lundi 6 avril 2020

« Des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours »

Nous sommes entrés en Semaine sainte, avec le Dimanche des Rameaux, dit de la Passion du Seigneur. Les lundi, mardi et mercredi saints, nous pourrions les vivre comme un temps de retraite : nous accompagnons Jésus qui recherche l’intimité des siens, ses disciples et ses amis de Béthanie, comme aujourd’hui dans l’Evangile. C’est le temps de la préparation ultime à la Pâque.

Ces trois premiers jours, nous lirons trois des quatre « chants du Serviteur de Yahvé », dans le livre d’Isaïe, le quatrième, qui concorde tellement avec la Passion, étant réservé au Vendredi saint. Les commentateurs juifs et les exégètes sont partagés quant à l’identification de ce Serviteur. La tradition juive y a cependant vu la figure du Messie, moins la dimension de la souffrance, pour eux incompatible avec la dignité messianique, cette dimension n’étant d’ailleurs pas présente dans ce premier chant. Ici, Le Serviteur apparaît comme l’élu de Dieu, sur qui repose son esprit, appelé à être la « lumière des nations », celui qui proclamera le Droit à toutes les nations, avec discrétion mais fermeté (cf. Is 42, 1-7). Il se réalise particulièrement dans la théophanie du Jourdain (Mt 3, 17). Saint Matthieu attribuera même ce Chant du parfait serviteur de Dieu à Jésus, prêchant en Galilée les mystères du Royaume des Cieux (cf. Mt 12, 15-21).

Et puis il y a l’Evangile de l’onction de Béthanie. Jésus, qui vient de sortir de sa retraite et s’apprête à entrer à Jérusalem, cette entrée triomphale que nous avons commémorée hier, chemin faisant, s’arrête à Béthanie. Il est reçu chez Simon le Lépreux, précisent Matthieu et Marc qui racontent l’événement dans le même contexte que saint Jean. Lazare, qui a été ressuscité il y a peu par Jésus, fait partie des convives. Marthe, en bonne Maîtresse de maison, est venue porter main forte et fait le service. Et voici que Marie, un flacon d’albâtre à la main contenant « un parfum très pur et de très grande valeur » (Jn 12, 3), accomplit ce geste dont Jésus dira : « Amen, je vous le dis : partout où l’évangile sera proclamé – dans le monde entier –, on racontera, en souvenir d’elle, ce qu’elle vient de faire » (Mc 14, 9). Si Matthieu et Marc décrivent une onction sur la tête, sans doute en petite quantité, Jean précise que, dans l’élan de son cœur rempli d’amour, Marie lui verse du parfum sur les pieds, en si grande quantité qu’elle doit les essuyer avec ses cheveux et que « la maison fut remplie de l’odeur du parfum » (Jn 12, 3). Si ce geste n’est pas rare en Israël, pour honorer un Maître que l’on vénère, la générosité du geste n’est pas sans susciter des commentaires peu amènes, que Jean réduit aux observations intéressées de Judas : « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum pour trois cents pièces d’argent, que l’on aurait données à des pauvres ? » (Jn 12, 5). Jean n’est pas tendre avec Judas : « Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur : comme il tenait la bourse commune, il prenait ce que l’on y mettait » (Jn 12, 6). Sans doute, Judas est un homme intéressé et prévoyant, ce qui tranche avec ce qu’il doit considérer comme de l’insouciance de la part de son Maître. Peut-être met-il de l’argent de côté à des fins politiques, espérant que Jésus tire parti de son succès lors de son entrée à Jérusalem pour en découdre avec l’occupant romain ? En tout cas, sans doute dépité par la tournure des événements, c’est à ce moment-là que Matthieu et Marc situent sa démarche de le livrer : « Judas Iscariote, l’un des douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. A cette nouvelle, ils se réjouirent et lui promirent de lui donner de l’argent » (Mc 14, 10-11).

Percevant chez Marie une inspiration toute divine, Jésus associe ce geste à l’annonce de sa mort et de sa mise au tombeau : « Laisse-la observer cet usage en vue du jour de mon ensevelissement ! Des pauvres vous en aurez toujours avec vous, mais moi, vous ne m’aurez pas toujours » (Jn 12, 7-8). De fait, Marie ne croit pas si bien faire, puisqu’il faudra ensevelir Jésus à la hâte et l’on n’aura même pas le temps d’embaumer son corps. Outre le caractère prophétique de ce geste, arrêtons-nous sur la signification profonde que Jésus lui donne encore. Non qu’il nous dissuade de nous occuper des pauvres, mais il nous invite à lui donner toujours la priorité dans notre vie. Nous sommes invités à refaire le geste d’amour parfaitement gratuit de Marie, à lui donner notre cœur sans condition. C’est une relation d’amitié que Jésus veut instaurer avec chacun d’entre nous et l’amitié ne s’apprécie pas à l’aune de l’intérêt ou de la contrepartie. Il ne nous dit pas qu’il ne faut pas demander dans notre prière, il nous le recommande même et Dieu sait si notre situation présente l’exige. Mais il y a un temps pour demander et un temps pour demeurer gratuitement auprès de lui pour lui manifester notre amour d’amitié. Cela renforcera notre confiance pour lui demander et nous aidera même à lui laisser l’initiative de son action pour nous. La prière de Marie à Cana et celle de Marthe et Marie, quand leur frère Lazare tombe malade, sont de ce type ; elles se contentent de présenter une situation de manque et laissent à Jésus l’initiative de sa réponse : « Ils n’ont pas de vin » (Jn 2, 3) ; « Seigneur, celui que tu aimes est malade » (Jn 11, 3). C’est une prière qui se fonde dans l’amitié gratuite. Demandons, en ces jours saints, la grâce de savoir passer du temps gratuitement avec Jésus, seulement par amitié. Et lui fera le reste dans nos vies.