La méditation du jour de Mgr Aillet: mardi 7 avril 2020

La méditation du jour de Mgr Aillet: mardi 7 avril 2020

Jésus nous aime inconditionnellement

Nous poursuivons notre retraite avec Jésus qui se prépare, dans l’intimité de ses disciples, hier de ses amis de Béthanie, à affronter le tourbillon de sa Passion et de sa Mort sur la Croix. Il nous est donné de pénétrer plus en profondeur dans les sentiments contrastés qui animent sont cœur en ces heures qui sonnent comme une veillée d’armes.

Jésus recherche la compagnie des siens, moins pour recevoir de l’amitié sans doute, en cela il ne se fait pas d’illusion, que pour donner son amitié inconditionnelle. C’est ce qu’il fait pour Judas, alors qu’il vient d’annoncer de manière voilée sa trahison : « Amen, amen, je vous le dis : l’un de vous me livrera » (Jn 13, 21). A Jean, le disciple bien-aimé, qui lui demande discrètement de la part de Simon-Pierre : « Seigneur, qui est-ce ? », il répond : « C’est celui à qui je vais donner la bouchée que je vais tremper dans le plat » (Jn 13, 25-26). L’attention délicate de Jésus exprime son amitié inchangée, la dernière tentative, à vues humaines, pour l’empêcher de commettre l’irréparable. Mais Judas est résolument fermé à l’amour qui lui est ainsi manifesté, ce qui semble s’apparenter au « péché contre l’Esprit-Saint » (cf. Mt 12, 32) évoqué par les Synoptiques, et saint Jean affirme : « Quand Judas eut pris la bouchée, Satan entra en lui » (Jn 13, 27). Quel contraste entre l’amitié inconditionnelle que Jésus offre à Judas et qu’il continuera de lui offrir jusqu’au moment de l’arrestation, en l’appelant précisément « Mon ami » (cf. Mt 26, 50) – comment n’aimerait-il pas Judas par qui la Volonté de son Père s’accomplit ? –, et l’ingratitude qu’il reçoit de la part des siens, ceux précisément qu’il appellera bientôt « mes amis » : « Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 15).

Quel contraste aussi entre le bouleversement qu’il ressent en son esprit (cf. Jn 13, 21), alors que, brisant le climat si convivial et fraternel qui règne sur ce dernier repas qu’il prend avec ses disciples, il annonce la trahison de Judas, et l’exaltation qui suit le départ de Judas pour accomplir sa basse besogne : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui. Si Dieu est glorifié en lui, Dieu aussi le glorifiera ; et il le glorifiera bientôt » (Jn 13, 31-32). C’est le contraste entre les ténèbres qui vont désormais s’abattre sur lui, annoncées par saint Jean en disant : « Judas prit donc la bouchée, et sortit aussitôt. Or il faisait nuit » (Jn 13, 30), et l’évocation de sa gloire à venir qui illumine déjà son visage. C’est le contraste annoncé par le prophète Isaïe, dans le deuxième chant du Serviteur de Yahvé que nous lisons aujourd’hui, entre le sentiment d’échec qu’il exprime et la sereine certitude que Dieu ne l’a pas abandonné : « Je me suis fatigué pour rien, c’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces. Et pourtant mon droit subsistait auprès du Seigneur, ma récompense auprès de mon Dieu » (Is 49, 4).

C’est le contraste que nous retrouverons au moment de l’agonie où Jésus sera furtivement tenté par le doute : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux » (Mt 26, 39). Et finalement sur la croix, lorsque la souffrance lui arrachera ce grand cri de déréliction, qui n’est autre que le premier verset du Psaume 21 : « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Mt 27, 46), mais pour mieux s’abandonner filialement entre les mains de son Père : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46). C’est là que ce contraste atteindra son paroxysme : Jésus qui est plongé, par les régions inférieures de son âme, dans la déréliction, baigne par le sommet de son âme dans la vision béatifique, fixant continuellement les yeux de son cœur sur le visage béni de son Père. Dans sa lettre apostolique « Au début du nouveau millénaire », saint Jean Paul II commentait : « La présence simultanée de ces deux éléments apparemment inconciliables est en réalité enracinée dans la profondeur insondable de l'union hypostatique » (n. 26).

Jésus a dû se heurter à l’ingratitude des siens, même Pierre le reniera – « Amen, amen, je te le dis : le coq ne chantera pas avant que tu m’aies renié trois fois » (Jn 13, 38). Ainsi, il a dû expérimenter dans sa chair les conséquences ultimes du péché : la séparation ! La séparation d’avec les siens, plus encore : la séparation d’avec Dieu ! Et c’est là que nous touchons la profondeur abyssale de la souffrance du cœur de Jésus, venu dans le monde pour réconcilier l’homme avec Dieu et les hommes entre eux. C’est son combat suprême, mais pour une victoire éclatante.

Accueillons aujourd’hui cette amitié inconditionnelle de Jésus, quand bien même nous sommes, nous aussi, bien souvent capables de trahison et de reniement. Dieu nous aime inconditionnellement et c’est cet amour-là qui nous sauve.