La méditation du jour de Mgr Aillet - Mercredi saint (8 avril 2020)

La méditation du jour de Mgr Aillet - Mercredi saint (8 avril 2020)

« Serait-ce moi, Seigneur ? »

Aujourd’hui, c’est le dernier jour de ce temps de retraite préparatoire à la célébration de la Pâque. Nous sommes dans le même contexte d’intimité qu’hier, le contexte du dernier repas qu’il partage avec ses disciples, au cours duquel il va instituer l’Eucharistie et le Sacerdoce qui lui est attaché, que nous commémorerons demain, en entrant dans le Triduum pascal, avec la messe In cena Domini – En mémoire de la cène du Seigneur.

Il y a dans le récit qu’en fait saint Matthieu, une tonalité plus dramatique qu’hier en saint Jean. Le troisième chant du Serviteur de Yahvé, dans le livre d’Isaïe, nous oriente déjà vers la Passion : « J’ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient, et mes joues à ceux qui m’arrachaient la barbe. Je n’ai pas caché ma face devant les outrages et les crachats » (Is 50, 6) ; de même, le Psaume 68 : « A mon pain, ils ont mêlé du poison ; quand j’avais soif, ils m’ont donné du vinaigre » (Ps 68, 22), avec des détails que nous retrouverons tels quels dans les récits de la Passion. Ici, nous sommes toujours dans un contexte d’intimité, mais moins fortement marqué que chez saint Jean, où Jésus exprimait ses états d’âme, il était bouleversé en son esprit, sa tristesse était plus palpable en annonçant la trahison de Judas et le reniement de Pierre. Ici, tout tourne autour de la trahison de Judas et Jésus a cette parole terrible : « Le Fils de l’homme s’en va, comme il est écrit à son sujet ; mais malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux qu’il ne soit pas né cet homme-là » (Mt 26, 24). Sans doute, Jésus sait, dans sa prescience divine, que cette trahison est inéluctable, mais il souligne qu’à vues humaines, la liberté engagée peut toujours se reprendre. Nous disions déjà hier que la délicatesse de sa charité envers Judas, à travers la bouchée qu’il lui offre, était une ultime interpellation de sa liberté.

Ce qui change par rapport au récit de Jean, c’est la manière dont les disciples réagissent. Hier, Simon-Pierre se penchait vers Jean, qui se tenait tout près de Jésus, pour lui demander : « Qui est-ce ? ». Il faut dire que les disciples sont attablés, dans la chambre haute, pour le repas festif de la Pâque. Allongés sur des divans, devant des tables basses, disposées en U, ils sont appuyés sur le coude gauche et se servent dans le plat avec la main droite. Jésus est le premier de la rangée du milieu, Jean est à sa droite, ce qui lui permet de pencher sa tête sur la poitrine de Jésus pour lui parler discrètement ; Simon-Pierre occupe la deuxième place d’honneur, au début de la deuxième rangée, à droite de Jésus, et Judas qui occupe la dernière place, au bout de la troisième rangée, se trouve lui aussi tout près de Jésus, tel que Jésus peut tremper la bouchée dans le même plat que lui (cf. Mt 26, 23) et lui parler en aparté.

Les disciples, à tour de rôle, demandent à Jésus : « Serait-ce moi, Seigneur ? » (Mt 26, 22). On sent l’inquiétude, mais aussi la familiarité confiante du ton : ils sont habitués maintenant à l’appeler : « Seigneur », le titre qui manifeste leur foi en Jésus, le Christ, le Fils du Dieu vivant, selon la belle profession de foi de Pierre à Césarée de Philippe (cf. Mt 16, 16). Un seul fait tache dans le tableau et apparaît comme déjà séparé de ses condisciples, c’est précisément Judas. Il dit : « Rabbi, serait-ce moi ? ». Il ne dit pas : « Seigneur », avec la même familiarité que les autres, mais : « Rabbi », c’est-à-dire Maître qui souligne la gêne et la distance qui a déjà grandi dans son cœur !

Lundi-Saint, nous voulions manifester notre amour gratuit de Jésus, avec Marie et l’onction de Béthanie. Mardi-Saint, nous voulions accueillir l’amour inconditionnel de Jésus, toujours offert, malgré nos capacités de reniement et de trahison. Aujourd’hui, nous voulons reconnaître nos ingratitudes, nos infidélités, nos tiédeurs et nos multiples manquements à l’amour. En répétant avec les disciples : « Serait-ce moi, Seigneur ? », nous voulons faire un bel examen de conscience et demande la grâce d’un bon acte de contrition pour aborder le Triduum pascal. Et si nous ne pouvons pas nous confesser, dans les circonstances actuelles, nous croyons que cet acte de contrition nous obtiendra le pardon, toujours relié au pouvoir que Jésus a remis à ses prêtres de remettre les péchés dans le Sacrement de Pénitence et de Réconciliation, auquel nous ne serons pas dispensés de recourir, dès la fin du confinement.

Sans doute, dans la trahison de Judas, sa liberté est engagée, mais nous devons reconnaître aussi la présence de l’Adversaire, Satan qui est entré en lui (cf. Jn 13, 27) : il lui a ouvert la porte et a été entraîné bien au-delà des frontières de sa liberté ! C’est pourquoi, nous demandons, avec la prière d’ouverture de cette messe : « Puisque tu as voulu, Seigneur, que ton Fils fût crucifié pour nous afin de nous arracher au pouvoir de Satan, fais que nous puissions recevoir la grâce de la résurrection ».