La méditation du jour de Mgr Aillet - Jeudi saint (9 avril 2020)

La méditation du jour de Mgr Aillet - Jeudi saint (9 avril 2020)

C’est l’œuvre de notre rédemption qui s’accomplit

Par la Messe In Cena Domini – En mémoire de la Cène du Seigneur, nous entrons dans le Triduum Pascal où, pendant trois jours, nous allons célébrer le Mystère pascal de Jésus : sa mort sur la Croix, que nous commémorerons le vendredi-saint par la célébration de la Passion du Seigneur et le pieux exercice du Chemin de Croix, et sa Résurrection le troisième jour, que nous célébrerons, samedi soir, lors de la Vigile pascale, et le dimanche de Pâques dit de la Résurrection du Seigneur. C’est la Pâque du Christ, c’est-à-dire son passage de la mort à la vie, qui nous entraîne à passer, nous aussi, de la mort à la vie.

Le Mystère pascal du Christ, c’est le Mystère de notre Rédemption. Sa mort sur la Croix, où à vues humaines il semble être le jouet d’un complot inique, ourdi par ses détracteurs, il l’a assumée librement comme un sacrifice d’expiation pour les péchés, « non seulement les nôtres, mais encore ceux du monde entier » (1 Jn 2, 2),  un sacrifice offert par amour pour nous, où il a satisfait parfaitement pour nos péchés ; sacrifice qui a été agrée par le Père, comme l’atteste sa victoire sur la mort, le troisième jour, lorsqu’il a surgi du tombeau, vivant, ressuscité ! A travers ce Sacrifice, c’est le Mystère de notre Rédemption qui s’est accompli : la Rémission des péchés, la Résurrection de la chair et la Vie éternelle, comme nous le professons à la fin de notre Credo, et qui est l’aboutissement même de notre foi.

Ce Mystère de notre Rédemption, Jésus l’a comme enfermé ou caché sous l’enveloppe sacramentelle de l’Eucharistie qu’il a instituée, la veille de sa Passion, lors du dernier repas, de la dernière Cène qu’il a partagée avec ses disciples. La Messe en mémoire de la Cène du Seigneur est donc la porte d’entrée dans le Triduum pascal, comme la célébration de l’Eucharistie est la porte d’entrée dans le Mystère de notre Rédemption. Dans la prière sur les offrandes, avant d’entrer dans la grande prière eucharistique, on dira : « Chaque fois qu’est célébré ce sacrifice en mémorial, c’est l’œuvre de notre Rédemption qui s’accomplit ». Ce Sacrifice, c’est le sacrifice sanglant que Jésus a offert une fois pour toutes sur le Golgotha ; célébré en mémorial, c’est-à-dire à travers le rite non sanglant de l’Eucharistie dont le Seigneur a fait son « mémorial », avec toute la signification d’actualisation objective comprise dans ce mot biblique. Ainsi, quand le rite de l’Eucharistie est célébré, où la double consécration du pain et du vin signifie réellement la séparation du corps et du sang sur la Croix, c’est l’œuvre de notre Rédemption qui s’accomplit : la Rémission des péchés nous rejoint réellement, la Résurrection de la Chair nous est promise, la vie éternelle est déjà commencée. Pour que le sacrifice de Jésus soit perpétué de génération en génération, jusqu’à la fin des temps, Jésus a ordonné ses Apôtres, prêtres de la Nouvelle Alliance, précisément en disant : « Faites cela en mémoire de moi », c’est-à-dire : comme mon mémorial ! C’est pourquoi le Jeudi-Saint, nous prions particulièrement pour les prêtres, car c’est la fête du Sacerdoce institué par Jésus pour célébrer le sacrifice eucharistique, pour que l’œuvre de notre Rédemption s’accomplisse dans notre vie d’aujourd’hui.

J’ai bien conscience, en vous disant tout cela, du caractère inédit de ce Triduum pascal. Je pense aux prêtres qui ont célébré la Messe en mémoire de la Cène du Seigneur, dans des églises vides, comme la Cathédrale aujourd’hui, sans la présence physique du Peuple chrétien. Et je leur ai dit dans une lettre que je leur ai adressée pour le Jeudi-Saint, combien leur responsabilité est grande, car ils célèbrent la Messe pour vous qui en êtes privés. Et je pense au sacrifice auquel vous devez consentir de ne pouvoir, dans les circonstances actuelles, participer à l’Eucharistie et communier de manière sacramentelle au Corps et au Sang du Christ. Quel que soit le bien-fondé des décisions que nous avons dû prendre d’annuler les célébrations publiques, conformément aux directives du Gouvernement pour des raisons sanitaires que l’on peut comprendre, cette privation, ce jeûne eucharistique pourrait être une occasion favorable pour nous examiner sur notre pratique eucharistique. Il est tellement facile chez nous, en temps normal, de participer à la Messe, que nous pourrions nous installer dans une certaine routine ou habitude confortable, négliger ce à quoi nous nous engageons quand nous communions sacramentellement, finir par considérer, plus ou moins consciemment, l’Eucharistie comme un dû et non plus comme un don !

Dans la prière sur les offrandes, on dira encore : « Seigneur, accorde-nous la grâce de vraiment participer à l’Eucharistie ». Notre participation à l’Eucharistie est-elle, comme le recommandait le Concile Vatican II, dans la Constitution sur la Sainte Liturgie, Sacrosanctum Concilium, assez active, consciente et fructueuse ? Le mot latin, traduit ici par « active », est « actuosa », qui signifie plus qu’un acte extérieur. Au fond, peu importe le rôle que nous jouons dans la célébration, que nous présidions la célébration, ou que nous soyons chantre, lecteur, acolyte, ou bien simple fidèle dans l’Assemblée. Car il s’agit ici de participer, d’abord intérieurement, à l’action du Christ qui doit toujours avoir la première place ; et son action, c’est son Sacrifice offert par amour pour nous ! Avons-nous conscience que lorsque nous participons à l’Eucharistie et en particulier lorsque nous communions sacramentellement, nous nous unissons réellement à Jésus en état de victime offerte par amour pour nous, nous prenons la décision d’entrer dans son obéissance parfaite à la volonté de son Père, nous voulons devenir une seule hostie, c’est-à-dire une seule victime d’amour pour le Seigneur et pour nos frères ? Et notre participation à l’Eucharistie, nos communions sont-elles assez fructueuses ? Quels sont les fruits qu’elles portent dans notre vie, en termes de disponibilité aux autres, de renoncement à nos égoïsmes, à notre moi, de capacité à aimer davantage nos frères, y compris nos ennemis, à nous pardonner mutuellement ? C’est l’exemple que Jésus nous a donné dans ce geste, que seul saint Jean nous a rapporté, du lavement des pieds : « Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car vraiment je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi comme j’ai fait pour vous » (Jn 13, 13-15). Merveilleuse illustration du commandement nouveau qu’il laissera à ses disciples : « Mon commandement le voici : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 13, 12-13).

Et dans quelles dispositions habituelles sommes-nous lorsque nous allons, en temps normal, si facilement communier ? A la suite du récit de l’Institution que nous avons entendu dans la deuxième lecture, saint Paul nous exhorte à nous examiner nous-mêmes pour communier avec cohérence et fruit : « On doit donc s’examiner soi-même avant de manger de ce pain et de boire à cette coupe. Celui qui mange et boit mange et boit son propre jugement s’il ne discerne pas le corps du Seigneur » (1 Co 11, 28-29). La Tradition a souvent vu dans le geste du lavement des pieds, qui précède immédiatement l’institution de l’Eucharistie, où les premiers prêtres que sont les apôtres vont communier pour la première fois au Corps et au Sang du Christ, une démarche de purification à travers le pardon, dont le pouvoir a été confié par le Seigneur à son Eglise. Quand Jésus arrive à Simon-Pierre, celui-ci proclame son indignation devant un geste réservé aux esclaves et donc si peu convenant à son Maître : « Tu ne me laveras pas les pieds ; non, jamais ! ». Et Jésus lui répond : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi » (Jn 13, 8). La communion eucharistique nous donne d’avoir part avec le Christ, d’être uni à lui, à la vie et à la mort, pour donner notre vie par amour pour lui et pour nos frères.

Sachons donc mettre à profit cette épreuve, ce jeûne eucharistique qui nous est imposé en ce temps de pandémie, pour nous examiner nous-mêmes et pour renforcer notre participation active, consciente et fructueuse à l’Eucharistie. Accueillons cela avec beaucoup de simplicité et d’humilité, de ferveur et de foi. Amen.