La méditation du jour de Mgr Aillet - Vendredi saint (10 avril 2020)

La méditation du jour de Mgr Aillet - Vendredi saint (10 avril 2020)

La souffrance et la mort font partie du dessein d’amour de Dieu

Nous voici parvenus à la fin du premier jour de notre Triduum pascal qui a commencé hier soir, avec la Messe en mémoire de la Cène du Seigneur – les juifs, en effet, comptent les jours depuis la veille au soir – et, en ce Vendredi-Saint, nous célébrons le premier sommet du Triduum, celui de la Passion et de la Mort de Jésus sur la Croix. Ce soir, nous entrons dans le deuxième jour, à savoir le sabbat des juifs qui coïncidait, cette année-là, avec le grand jour de la Pâque. Aujourd’hui, vendredi, comme l’écrit saint Jean dans son récit de la Passion, c’est la Parascève, la « Préparation de la Pâque » ( Jn 19, 14. 31) : on termine d’égorger les agneaux au Temple – il est significatif d’ailleurs que celui qui est l’Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde, selon le témoignage du Baptiste, meure de manière sanglante sur la croix, ce jour-là – pour être rôtis, afin que les juifs puissent les manger au cours du repas pascal, anticipé la veille au soir de la Pâque (cf. Jn 18, 28). C’est dans la nuit du samedi au dimanche, c’est-à-dire alors que commencera le troisième jour, que Jésus surgira vainqueur du tombeau, vivant, ressuscité !

La célébration est centrée sur la Passion de Jésus, que nous lisons, comme chaque Vendredi-Saint, dans l’Evangile selon saint Jean. Cette célébration, bien nommée de la Passion du Seigneur, est insolite, on n’y célèbre pas la messe, tout au plus peut-on communier à la fin, même si dans l’histoire de la liturgie de cette célébration, ce ne fut pas toujours le cas. Elle commence avec une longue prostration du célébrant principal, en silence : elle signifie la Kénose du Christ, son anéantissement, son humiliation, comme l’écrit saint Paul aux Philippiens : après s’être anéanti dans le Mystère de l’Incarnation, il s’est humilié plus encore, « il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Phi 2, 8). C’est le beau graduel « Christus factus est » qui a été chanté avant l’Evangile. Par cette prostration, nous avons signifié l’abandon total de Jésus à la Volonté de son Père.

Vous aurez remarqué que, lorsque l’évêque préside cette célébration, il omet de prendre la crosse, le bâton pastoral, lui qui est le signe du Christ Bon Pasteur qui rassemble son troupeau ; c’est pour honorer l’annonce que Jésus a faite à ses disciples, au soir du Jeudi-Saint, juste avant l’annonce du reniement de Pierre : « Cette nuit, je serai pour vous tous une occasion de chute ; car il est écrit : ‘Je frapperai le berger, et les brebis du troupeau seront dispersées » ( Mt 26, 31). De même, il ôte l’anneau épiscopal qu’il porte habituellement au doigt : il est en effet le signe du Christ, Epoux de l’Eglise, dont l’anneau est le symbole ; vous vous rappelez cette controverse avec les pharisiens qui reprochaient à ses disciples de ne pas jeûner, comme le font les disciples de Jean-Baptiste et ceux des Pharisiens, et comment Jésus leur avait répondu : « Les invités de la noce pourraient-ils jeûner, pendant que l’Epoux est avec eux ? […] Mais des jours viendront où l’Epoux leur sera enlevé ; alors, ce jour-là, ils jeûneront » (Mc 2, 19-20). Et nous y sommes, l’Epoux nous est enlevé, et cela motive bien le jeûne du Vendredi-Saint.

Toute la célébration est centrée sur la Passion de Jésus dont nous avons entendu le récit émouvant chez saint Jean. Elle a été annoncée de manière très exacte et poignante par le prophète Isaïe dans le quatrième chant du Serviteur souffrant de Yahvé, que nous avons entendu dans la première lecture, où la Passion de Jésus est annoncée dans les moindres détails, avec une précision étonnante (cf. Is 52, 13 – 53, 12). C’est l’occasion pour nous d’approfondir la signification de la souffrance dans notre vie et dans la vie des hommes. Et c’est d’autant plus important aujourd’hui, à l’heure de cette Pandémie qui afflige toute l’humanité et qui entraîne tant de souffrances : l’inquiétude et l’angoisse, les larmes, la maladie grave et la mort, qui s’est invitée de manière quasi obsessionnelle dans notre quotidien. Il est impossible, chers frères et sœurs, d’imaginer que la souffrance échappe complètement à la Volonté de Dieu. Entendez-moi bien : Dieu n’est pas la cause du mal qui nous afflige, il ne veut ni la maladie ni la mort ; elles sont la conséquence du péché, où l’homme s’est détourné librement de Lui et a introduit du désordre dans l’harmonie originelle de la Création, pour en pâtir dans toute sa vie. Mais Dieu, qui est Tout-Puissant, permet la souffrance et, d’une certaine manière, veut la permettre, car elle fait partie désormais de la vérité historique de l’homme et entre dans son dessein d’amour. Je sais que cela peut heurter notre sensibilité moderne, mais c’est l’interprétation qu’en donne l’Ecriture Sainte, sous l’inspiration du Saint-Esprit, comme on le voit dans l’histoire du Peuple de la Première Alliance. La souffrance apparaît comme l’expression de la colère de Dieu, la colère d’un Père qui aime tellement ses enfants qu’il ne peut pas se résoudre à les voir prendre le chemin de la perdition. Alors, il les exhorte, et quand cela ne suffit pas, il les punit, il les châtie, comme un père corrige ses enfants pour les aider à reprendre le bon chemin : « Car celui qu’aime le Seigneur, il le corrige, et il châtie tout fils qu’il agrée. C’est pour votre correction que vous souffrez. C’est en fils que Dieu vous traite […] Si vous êtes exempts de cette correction, dont tous ont leur part, c’est que vous êtes des bâtards et non des fils » (He 12, 6-8). Jésus lui-même n’a pas infirmé cette interprétation, même s’il a en récusé la caricature chez les juifs de son temps ; vous vous rappelez la guérison du paralytique de la piscine de Bethzata, comment, après l’avoir guéri de son infirmité, il le retrouve dans le Temple et lui dit : « Te voilà guéri. Ne pèche plus, il pourrait t’arriver quelque chose de pire » (Jn 5, 14). Et qu’y a-t-il de pire que la maladie et la mort, sinon la damnation éternelle ? Dans la première épitre aux Corinthiens, juste après le récit de l’Institution de l’Eucharistie que nous avons entendu au soir du Jeudi-Saint, saint Paul reproche aux Corinthiens, de se tenir mal pendant le repas du Seigneur et de manger le Corps et de boire le Sang du Christ indignement et il ajoute : « C’est pour cela qu’il y a chez vous beaucoup de malades et d’infirmes et qu’un certain nombre sont endormis dans la mort » (1 Co 11, 30) ;  on lit en note de la Bible de Jérusalem que Paul fait allusion ici à une épidémie. Et il ajoute : « Mais lorsque nous sommes jugés par le Seigneur, c’est une correction que nous recevons, afin de ne pas être condamnés avec le monde » (1 Co 11, 32). Dieu utilise notre souffrance pour nous appeler à nous convertir et à revenir à lui de tout notre cœur, comme nous l’avons entendu à l’envi tout au long du Carême : cet appel à la conversion est la première expression de sa Miséricorde !

Ce qui est nouveau avec la Passion de Jésus, c’est qu’il a pris sur lui la souffrance, pour en atténuer la peine que nous en éprouvons et, partant, il lui a donné une signification plus profonde : une signification, salvifique, rédemptrice, réparatrice ! Isaïe l’avait déjà entrevu dans le quatrième chant du Serviteur de Yahvé : « il remet sa vie en sacrifice de réparation … Car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs » (Is 53, 10. 12). Et nous avons déjà dit que dans sa Passion et sa mort sur la croix, Jésus n’est pas, contrairement aux apparences, le jouet aveugle d’une machination odieuse, d’une condamnation injuste et d’un supplice ignominieux, mais c’est librement qu’il s’est livré aux mains des pécheurs. Et lui-même, « le Grand-Prêtre par excellence » (He 4, 14) dont parle l’auteur de la lettre aux Hébreux, donne à sa mort la signification d’un sacrifice d’expiation pour les péchés, « pas seulement les nôtres, mais encore ceux du monde entier » (1 Jn 2, 2). Sans doute cette signification n’est-elle pas accessible à tous, mais à nous qui, dans la foi, avons été unis à sa Mort et à sa Résurrection par le baptême, et qui dans l’Eucharistie pouvons communier, sacramentellement ou spirituellement, à son sacrifice, pour ne faire qu’une seule victime avec lui pour le salut du monde. Alors, nous sommes appelés à prendre notre part de souffrance pour, avec lui, par lui et en lui, appeler sur ceux qui ne savent pas : le pardon du Seigneur et l’atténuation de leur peine, comme Jésus l’a crié sur la Croix : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34) ! Pour cela, nous avons besoin de Marie, elle, nous dit saint Jean, qui se tenait au pied de la croix, douloureuse, mais dans la foi. Elle offrait son Fils au Père et s’offrait avec Lui, elle s’unissait à la Passion par sa compassion, en véritable Co rédemptrice du genre humain. Et Jésus, en saint Jean, le disciple bien-aimé qui se tenait près d’elle, nous l’a donnée pour Mère : « Femme, voici ton fils … Voici ta mère. Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui » (Jn 19, 26-27). Nous sommes invités à prendre Marie chez nous, c’est elle qui nous apprendra à nous unir à la Passion de Jésus pour participer à la Rédemption du monde.

Et puis la célébration se poursuivra avec la grande Prière universelle du Vendredi-Saint, à laquelle une intention a été ajoutée par le Saint-Siège, spécialement pour ceux qui souffrent en ce temps de Pandémie. Alors nous nous unirons à la grande prière que le Seigneur a fait monter vers son Père du haut de la croix. Il est le grand intercesseur pour l’humanité d’hier et d’aujourd’hui, celui dont l’auteur de la lettre aux Hébreux nous dit, dans la deuxième lecture que nous avons entendue : « Pendant les jours de sa chair, il offrit, avec un grand cri et des larmes, des prières et des supplications à Dieu qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa piété […] Et, conduit à sa perfection, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent la cause du salut éternel » (He 5, 7. 9). Nous ferons monter cette prière vers le Seigneur avec ferveur, pour que le pardon universel du Père atteigne les hommes d’aujourd’hui, que les cœurs reviennent à lui, que leur peine soit atténuée et que cette Pandémie soit stoppée.

Il ne nous restera plus qu’a signifier notre participation à ce grand cri et à ses larmes, en vénérant avec ferveur la Croix qui est devenue, en Jésus, l’instrument de la Victoire sur la mort et le péché, et en communiant à son Corps et à son Sang. Nous savons que la souffrance sera vaincue et qu’en Jésus Ressuscité, la lumière l’emportera sur les ténèbres, le pardon sur le péché, la vie sur la mort. Amen.