La méditation du jour de Mgr Aillet - Vendredi 24 avril

La méditation du jour de Mgr Aillet - Vendredi 24 avril

Du miracle de la multiplication des pains au Mystère de l’Eucharistie

Nous avons terminé le chapitre 3 de l’Evangile selon saint Jean, qui nous a permis de faire une catéchèse mystagogique sur le baptême, et sur la confirmation qui lui est liée, à l’œuvre en particulier dans les Actes des Apôtres, à travers leur prédication audacieuse, dans la puissance de l’Esprit de Pentecôte. Nous commençons aujourd’hui la lecture du chapitre 6 qui nous permettra d’approfondir le troisième sacrement de l’initiation chrétienne qu’est le Mystère de l’Eucharistie. Nous avons particulièrement besoin d’en approfondir la signification dans notre vie, d’autant plus que nous en sommes privés en ce moment, et nous espérons bien que le déconfinement annoncé nous permettra d’y accéder à nouveau, de manière plus seulement virtuelle mais réelle.

Au début du chapitre 6 et en guise d’introduction au Discours du Pain de vie, nous trouvons le récit de la première multiplication des pains, où bien des détails coïncident avec les récits des synoptiques Matthieu et Marc. Les foules ont suivi Jésus dans un endroit désert, loin de leurs bases et ils risquent de tomber d’inanition. Jésus attire l’attention de Philippe sur la difficulté de nourrir une telle foule et Jean commente : « Il disait cela pour le mettre à l’épreuve, car il savait bien, lui, ce qu’il allait faire » (Jn 6, 6). C’est vrai chaque fois que nous sommes confrontés à une grosse difficulté parfois insurmontable, une famine comme il y en a encore dans notre monde, une pandémie comme celle qui nous affecte : là où nous serions tentés de n’y voir qu’un problème sanitaire appelant des solutions exclusivement techniques, Jésus nous aide à y voir une « épreuve » pour laquelle, il sait, lui, ce qu’il va faire, nous invitant à la confiance, sans abdiquer pour autant nos responsabilités humaines. Pour multiplier les pains, il faudra bien que ce petit garçon lui offre la matière première : cinq pains d’orge et deux poissons, mais avec quel abandon !

Quelques exégètes rationalistes se refuseront à parler de miracle – pensez donc : nourrir cinq mille hommes avec 5 pains et 2 poissons ! –, et feront de cette scène d’évangile un pique-nique géant où tous imitent la générosité de ce petit garçon, la « fête du partage », en un mot. Mais nous n’avons aucune raison de douter de la réalité historique de ce miracle, tant il fit impression sur cette foule, émerveillée, qui s’écrie : « C’est vraiment lui, le Prophète annoncé, celui qui vient dans le monde » (Jn 6, 14). Les Galiléens ne disent pas : le Messie, mais : le Prophète ou le Grand Prophète, tel que Dieu l’avait annoncé à Moïse : « Je ferai lever au milieu de leurs frères un prophète comme toi ; je mettrai dans sa bouche mes paroles et il leur dira tout ce que je lui prescrirai » (Dt 18, 18). Jésus est déjà perçu comme un nouveau Moïse ! Il multiplie les pains, dans des proportions plus larges encore que le Prophète Elisée qui avait multiplié vingt pains d’orge pour cent personnes (cf. 2 R 4, 42-44).

Jésus n’a évidemment pas célébré ici l’Eucharistie, même si les gestes qu’il accomplit l’annoncent, d’une certaine manière : « Alors Jésus prit les pains et, après avoir rendu grâce, il les distribua aux convives » (Jn 6, 11). Seul Jean mentionne le verbe : « il rendit grâce », le mot Eucharistie veut précisément dire : action de grâce. Dans son récit, Marc confirme cette référence eucharistique en décrivant les gestes mêmes que Jésus accomplira lors de la dernière Cène : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons et, levant les yeux au ciel, il prononça la bénédiction et rompit les pains » (Mc 6, 41). Un indice rapporté par saint Jean renforce encore la signification pascale et eucharistique de son geste. Il précise en effet : « Or la Pâque, la fête des juifs était proche » (Jn 6, 4). Cela situe la multiplication des pains un an avant la dernière Pâque de Jésus, où il instituera le sacrement de son corps livré et de son sang versé sur la Croix, offerts en sacrifice pour la Rédemption du monde.

On comprend pourquoi la foule se soulève d’enthousiasme et en ferait bien son Roi pour la libération d’Israël, d’où le retrait de Jésus, se retirant dans la montagne, « lui seul » (Jn 6, 15). L’heure n’est en effet pas encore venue : un tel mouvement de foule en sa faveur attirerait trop l’attention du Roi Hérode qui a fait décapiter Jean Baptiste dans sa prison et, entendant parler de ce jeune Rabbi, prend peur en pensant qu’il s’agit peut-être de Jean Baptiste ressuscité !

Dans les Actes des Apôtres, il y a l’intervention pleine de sagesse prophétique de Gamaliel, ce pharisien qui arrête le Sanhédrin dans ses velléités de supprimer les Apôtres. Combien de leaders se sont-ils levés, entraînant des émules à leur suite qui se sont dispersés après leur disparition. Aussi leur dit-il : « En effet, si leur résolution ou leur entreprise vient des hommes, elle tombera, mais si elle vient de Dieu, vous ne pourrez pas les faire tomber. Ne risquez donc pas de vous trouver en guerre contre Dieu » (Ac 5, 38-39). Et c’était prophétique, car depuis deux mille ans, des disciples se lèvent pour le Christ, précisément parce qu’il est vivant : on ne se met pas à la suite d’un mort ! Et où se rend-il réellement présent, vivant au milieu de nous, sinon dans la sainte Eucharistie, que le Discours du Pain de vie, qui suit chez saint Jean la multiplication des pains, annonce de manière prophétique ?