La méditation de Mgr Aillet - 3ème dimanche de Pâques (26 avril 2020)

La méditation de Mgr Aillet - 3ème dimanche de Pâques (26 avril 2020)

L’évangile des disciples d’Emmaüs : une catéchèse eucharistique

En ce troisième dimanche de Pâques, nous sommes revenus au jour de la Résurrection, avec l’apparition de Jésus ressuscité, en fin d’après-midi, aux disciples d’Emmaüs. Luc précise que c’était « le même jour » (Lc 24, 13), donc le premier jour de la semaine. Cette mention nous invite à nous arrêter sur le sens du dimanche qui est en effet le premier jour de la semaine, selon la manière juive d’ordonner la semaine, à partir du récit de la création en sept jours, quand le sabbat est précisément le septième jour, où Dieu se reposa de l’œuvre qu’il avait faite et où il invita l’homme à entrer dans son repos. Le premier jour de la semaine correspond au premier jour de la création, où Dieu crée la lumière – « fiat lux » –, que les romains appelleront le « Dies solis », le jour du soleil. Avec la Résurrection de Jésus, le premier jour de la semaine n’est plus seulement le jour de la création, mais le jour de la recréation par la Résurrection, et il devient même le huitième jour, celui de l’entrée définitive dans le sabbat éternel. En effet, les juifs ne sont pas entrés dans le repos de Dieu, malgré le sabbat qui en était l’antichambre ; c’est Jésus, par sa mort et sa Résurrection, qui nous fait entrer dans le repos de Dieu : le huitième jour est donc le sabbat continué dans l’éternité ! Si dans les pays anglo-saxons, on a continué d’appeler ce jour, « jour du soleil » – Sunday en anglais, Sontag en allemand –, dans les pays latins, on l’a appelé le « Dies dominicus », c’est-à-dire le Jour du Seigneur, à la fois le premier jour de la Création et le huitième jour de la Résurrection, et qui se traduit en français par « dimanche ».

C’est l’occasion pour nous d’approfondir le sens du dimanche et plus particulièrement de l’Eucharistie dominicale. Le premier témoin de l’Eucharistie célébrée par les premières communautés chrétiennes à Rome, est saint Justin, philosophe, qui mourut martyr en 165 et qui nous a laissé, dans sa première apologie, un témoignage riche d’enseignement. Nous le lisons à l’office des lectures de ce dimanche. Il commence par préciser les dispositions pour y participer, toujours vraies aujourd’hui : « Personne ne doit prendre part à l’Eucharistie, sinon celui qui croit à la vérité de notre doctrine, qui a été baptisé pour obtenir le pardon des péchés et la nouvelle naissance, et qui vit selon l’enseignement que le Christ nous a transmis » (Apologie pour les chrétiens I, 66-67). Puis il explique que la vérité de notre doctrine, c’est la réalité du corps et du sang du Christ que nous mangeons et buvons dans l’Eucharistie, dont Jésus a ordonné à ses Apôtres d’en célébrer le mémorial. Et il décrit le déroulement de la célébration : les fidèles se réunissent le jour du soleil, on commence par lire abondamment les mémoires des apôtres et des prophètes, puis celui qui préside avertit et exhorte l’assemblée à vivre ces beaux enseignements ; ensuite, on se lève et on fait des prières, sans doute ce qu’on appelle aujourd’hui la prière universelle ; enfin on apporte le pain et le vin et celui qui préside fait l’action de grâce et distribue le corps et le sang du Christ. La trame générale de nos messes est déjà présente dans ces premières communautés romaines qui se contentent de faire ce qui leur a été transmis depuis les apôtres.

L’Evangile des disciples d’Emmaüs est une belle catéchèse eucharistique : on pourrait dire que l’Eucharistie continue ainsi l’Evangile. Nous sommes à la fin de l’après-midi de ce premier jour de la semaine, deux disciples tournent le dos à Jérusalem et font route vers Emmaüs, à deux heures de marche environ. Ils sont tout tristes à cause des événements qu’ils viennent de vivre à Jérusalem, gagnés par la déception et le dépit. Jésus ressuscité les rejoint et marche à leur rythme, recueille leurs confidences, « mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître » (Lc 24, 16). Ils sont déçus, parce qu’ils avaient mis leur espérance en lui, une espérance trop humaine et terrestre, celle d’un messianisme trop temporel, mais il faut voir la ferveur avec laquelle ils évoquent sa mémoire : « cet homme qui était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple » (Lc 24, 19). Ils attendaient qu’il libère Israël, et au lieu de cela, les grands-prêtres et les chefs du peuple « l’on fait condamner à mort et ils l’ont crucifié » (Lc 24, 20). Nous aussi, quand nous arrivons à l’église, pour la messe dominicale, nous portons nos fardeaux, nos préoccupations, nos impasses, avec nos déceptions et nos découragements, le poids aussi de nos péchés, de nos culpabilités. Dès le début, avec la salutation de l’évêque – « la Paix soit avec vous » –, la  parole même de Jésus ressuscité, se manifestant à ses disciples au soir de la résurrection, Jésus est là au milieu de nous qui nous rejoint dans cette actualité parfois pesante de nos vies, et nous ne le reconnaissons pas, mais nous sommes invités à lui faire nos confidences, notre confession : c’est la partie pénitentielle de nos messes qui s’achève avec le chant du Gloria, où nous implorons sa pitié, et la prière d’ouverture, où nous demandons au Seigneur précisément de nous encourager, comme aujourd’hui : « Garde à ton peuple sa joie, Seigneur, toi qui refais ses forces et sa jeunesse … affermis-nous dans l’espérance de la Résurrection ».

Puis commence la liturgie de la Parole. Comme pour les disciples d’Emmaüs, Jésus nous ouvre les Ecritures, il nous montre, dans toute l’Ecriture, ce qui le concernait. A chaque messe, avant la liturgie de la Parole, comme nous devrions laisser résonner dans notre cœur ces paroles de Jésus : « Esprits sans intelligence ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce que les prophètes ont dit ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » (Lc 24, 25-26). C’est ce que fait saint Pierre, dans son discours de la Pentecôte, que nous venons d’entendre, montrant aux juifs comment la résurrection avait été annoncée par David, dans le Psaume 15 que nous méditons aujourd’hui : « Il a vu d’avance la résurrection du Christ, dont il a parlé ainsi : ‘Il n’a pas été abandonné à la mort, et sa chair n’a pas connu la corruption’ » (Ac 2, 31-32). Peu à peu, alors qu’ils s’enfonçaient dans la nuit – « le soir approche et déjà le jour baisse » (Lc 24, 29) – les disciples d’Emmaüs ouvraient leur cœur et se disposaient à le reconnaître. Nous nous plaignons de ne pas avoir le cœur « brûlant en nous » (Lc 24, 32), lorsque nous écoutons la parole et son explication par le prêtre : mais sommes-nous assez familiers de l’Ecriture, avons-nous pris la peine, avant la messe, de prendre connaissance et de méditer avec attention la Parole qui y sera proclamée ?

Alors s’ouvre la liturgie eucharistique. Arrivés à Emmaüs, ils invitèrent Jésus à rester avec eux. Quand il fut à table, « ayant pris le pain, il prononça la bénédiction et, l’ayant rompu, il le leur donna » (Lc 24, 30). Sans doute, il ne célébra pas l’Eucharistie, mais il fit les gestes caractéristiques qui évoquaient l’Institution de l’Eucharistie lors de la dernière Cène : « Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards » (Lc 24, 31). C’est dans l’Eucharistie, que Jésus continue de se manifester à nous, vivant ressuscité, voilà pourquoi l’apparition s’efface. Et c’est l’écoute de la Parole, proclamée dans la grâce de la liturgie, qui nous conduit à cette reconnaissance dans la foi !

Il ne reste plus que la liturgie de l’Envoi. Oubliant leur fatigue et leur découragement, « ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem », pour raconter « ce qui s’était passé sur la route et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain » (Lc 24, 33…35). Malgré les deux heures de marche qu’il leur fallait faire en sens inverse, ils ne pouvaient pas garder pour eux cette bonne nouvelle, il fallait qu’ils en portent le témoignage. Nos messes se concluent par le rite de l’envoi, où le prêtre nous dit : « Allez dans la paix du Christ », qui traduit la formule latine bien connue : « Ite, missa est ». Allez : c’est l’envoi en mission des premiers disciples par Jésus ; « missa », qui vient du verbe latin « mitto, mittere », qui signifie dans ce contexte : allez, vous êtes envoyés en mission pour annoncer la Bonne Nouvelle à tous. C’est ce mot qui a donné le nom de « messe » à l’Eucharistie, pour souligner que si nous y participons, c’est pour aller témoigner de ce que nous avons vu et entendu. Cette annonce passera par la parole, mais d’abord par la vie, le témoignage d’une vie sainte, qui est le thème principal de la première épitre de saint Pierre que nous avons entendue dans la deuxième lecture.