La vraie nature de la vie chrétienne

La vraie nature de la vie chrétienne

Editorial de Mgr Marc Aillet publié dans la revue diocésaine "Notre Eglise" de juin 2020

 

A l’heure où j’écris ces lignes, le Conseil d’Etat vient d’ordonner au Gouvernement français de lever l’interdiction générale des réunions dans les lieux de culte qu’il avait édictée le 11 mai. Et à l’heure où vous les lirez, nous aurons retrouvé, certes dans un format plus réduit que d’ordinaire, nos assemblées liturgiques. Et j’ai bien conscience des sentiments contrastés qui vous animent : d’une part de l’impatience à reprendre une vie sacramentelle normale, voire de la colère par rapport à ce que d’aucuns ont considéré légitimement comme une injustice ; d’autre part de l’inquiétude, voire de la peur par rapport aux risques de propagation du virus.

L’heure est en tout cas au bilan. Ce confinement, s’il nous a privés, pour raison d’urgence sanitaire, de bien des libertés fondamentales, comme celle de pratiquer notre religion, d’aller et de venir, de rester en relation avec nos aînés, aura eu aussi des effets positifs : une plus grande attention à ceux avec qui nous vivons, l’invention de nouveaux gestes de solidarité envers les plus isolés et les plus fragiles, une meilleure aptitude à discerner entre l’urgent et l’essentiel, la redécouverte de soi-même et du vrai sens de la vie en brisant la spirale infernale de nos activités étourdissantes, et surtout la redécouverte d’une vie chrétienne fondée dans l’intériorité de la foi. Non seulement il faut espérer que nous ne reprendrons pas le cours de nos existences tout à fait comme avant, mais que nous aurons gagné en sobriété dans nos modes de vie, même si on a la fâcheuse impression de voir la société de consommation envahir de nouveau les préoccupations de nos concitoyens. J’espère aussi que les fidèles de l’Eglise auront vécu ce temps comme une retraite, un temps de purification et d’approfondissement pour leur foi. La fidélité de beaucoup à des temps de prière en famille, de catéchèse ou de célébration par la télévision, la radio ou les réseaux sociaux, est une très bonne nouvelle, surtout quand elle s’est accompagnée d’un recentrage sur les relations courtes au sein de la famille et d’une attention aux plus pauvres.

Il est regrettable de constater dans certains commentaires, y compris dans nos rangs, une indifférence par rapport à la reprise du « culte », comme si cela était finalement très accessoire et extérieur à la foi et assimilait l’Eglise à un simple « syndicat catholique ». J’ai même lu que l’absence de vie sacramentelle allait permettre de relativiser le culte et de découvrir enfin que « le sacrement fondamental, c’est l’autre » !

En nous faisant méditer les chapitres 14 et 15-16 de l’Evangile selon saint Jean, qui constituent les deux grands entretiens de Jésus avec ses apôtres, dans le contexte eucharistique de la dernière Cène, la liturgie du temps pascal nous livre des enseignements décisifs sur la vraie nature de la vie chrétienne : c’est une vie qui se situe d’abord au niveau du « cœur », centre intime de la personnalité humaine, bien au-delà de la raison et de sa logique, des sentiments ou de la sensibilité. Le Chrétien est celui qui est appelé à faire de son cœur la demeure de Dieu, c’est celui qui communie par la foi à l’amour trinitaire et qui engage toute sa personne dans cette relation de confiance en Jésus-Christ. C’est encore celui qui a compris que, sans l’Eucharistie, il ne peut pas vivre.

Privés de la communion eucharistique sacramentelle et même si nous avons été aidés par les multiples propositions de « messes virtuelles », il est à souhaiter que nous ayons acquis une conscience plus vive de la « corporéité » de la foi qui passe nécessairement par le « Corps eucharistique » du Christ, fondement de son « Corps Mystique » qu’est l’Eglise. En effet, le sacrement fondamental, c’est Jésus-Christ : par son humanité, continuée dans l’Eglise et les sacrements, il est le « Chemin » qui donne accès au Père ; et par sa divinité, il nous conduit dans la « Vérité » tout entière et nous communique la « Vie » en abondance et la Vie éternelle (cf. Jn 14, 6). En dehors de ce sacrement fondamental, le sacrement du frère demeure même une utopie !

Aussi la vie chrétienne est-elle d’abord une amitié avec Jésus, comme il y insiste tant dans l’Evangile selon saint Jean : « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour … Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 9. 15). C’est dire l’intimité à laquelle Jésus nous appelle, dans la prière et l’adoration.

Cette amitié, qui suppose l’union de notre volonté avec celle de Jésus, est même la condition sine qua non de l’amour fraternel : « Mon commandement, le voici : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés … Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande » (Jn 15, 12. 14). Elle est encore la condition de l’accueil, au plus intime de nous-même, de l’Esprit Saint et du Christ ressuscité, qui seront toujours avec nous, inséparables, pour transformer notre vie et, par nous, pour transformer l’histoire, par l’exercice de la charité et l’annonce de l’Evangile.

Les saints de tous les temps nous en donnent d’innombrables exemples. Que l’on pense à sainte Jeanne d’Arc, dont nous célébrons cette année le centenaire de la canonisation : guidée par une vie mystique étonnante, elle eut une influence décisive sur le destin politique de la France. Que l’on pense encore à saint Jean Paul II, dont nous célébrons cette année le centenaire de la naissance : animé lui aussi par une vie mystique hors du commun et tout consacré à la Vierge Marie, il fut l’artisan principal, choisi par la Providence, de l’effondrement du système soviétique.

Puisse le déconfinement, dans la véhémence de l’Esprit de Pentecôte, nous aider à renouveler notre vie chrétienne en profondeur, à la hauteur des aspirations d’un monde en quête d’un supplément d’âme. A la contagion du coronavirus, n’ayons pas peur d’opposer la contagion de la foi, de l’espérance et de la charité !