"Nous sommes faits pour la vie éternelle"

"Nous sommes faits pour la vie éternelle"

Éditorial de Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron, paru dans la revue diocésaine "Notre Église" de novembre 2020.

La gestion politique et médiatique de la crise sanitaire que nous traversons, avec le rebond qu’on nous annonce, continue d’entretenir la peur et l’angoisse chez nombre de nos concitoyens. Il n’est certes pas question de nier la forte contagiosité de ce virus ni la gravité de ses conséquences, parfois mortelles, chez nombre de patients, surtout au moment du pic de l’épidémie. Mais le discours hygiéniste, avec son obsession de précautions sanitaires et de restrictions sociales, n’est-il pas disproportionné par rapport à une létalité somme toute relativement faible au regard de bien d’autres pathologies dont on ne parle jamais ?

La santé du corps est devenue une valeur tellement absolue que la dignité de la personne humaine « corpore et anima unus » - un de corps et d’âme », en viendrait à être privée des valeurs qui la fondent.

Le motif altruiste que l’on invoque pour inciter les citoyens à la prudence - « quand on aime ses proches, on ne s’approche pas trop (sic) » - ne conduit-il pas paradoxalement à renforcer l’individualisme où chacun, sous prétexte de protéger les autres de la contagion, chercherait en réalité à se protéger lui-même - « prenez soin de vous » -, jusqu’à condamner des proches à la solitude, comme on l’a vu dans les EHPAD au plus fort du confinement. Est-il bien conforme à la dignité humaine de restreindre, jusqu’à les supprimer, les relations interpersonnelles et les gestes qui les accompagnent, sous prétexte d’éviter tout risque de contagion ?  

À cet individualisme correspond encore une conception réductrice de la personne humaine, limitée à sa dimension physique et matérielle, pouvant devenir un matériau disponible. On comprend pourquoi, paradoxalement, le corps est si maltraité - violences gratuites en tous genres, expérimentations sur les em- bryons, destruction des embryons porteurs de handicap, substitution de la technique à la nature jusqu’à faire d’un enfant un objet de désir, lui déniant toute dimension transcendante, allongement du délai de l’avorte- ment... Et tout cela pour satisfaire des droits individuels, au mépris des droits fondamentaux de la personne humaine, comme vient de le rappeler sans équivoque le Pape François dans son encyclique Fratelli Tutti :

« La personne humaine, dotée de droits inaliénables, est par sa nature ouverte aux liens. L’appel à se trans- cender dans la rencontre avec les autres se trouve à la racine même de son être (...) Il y a aujourd’hui une tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels - je suis tenté de dire individualistes -, qui cache une conception de la personne humaine détachée de tout contexte social et anthropologique, presque comme une « monade » toujours plus insensible » (n. 111). Le discours du Pape sur la fraternité est en cela bienvenu et allume une lumière dans notre obscurité.

Il faut dire qu’à la base d’un tel individualisme, il y a la conception d’une « liberté d’indifférence » qui fait de la liberté individuelle le préalable absolu à une nature humaine qui en conditionnerait l’exercice et qui, de ce fait, peut agir à sa guise sur un corps dont les limites sont appelées à être repoussées.

Une telle conception de la liberté peut conduire paradoxalement à la dictature : en effet, si l’ordre public est menacé, pour contenir la liberté individuelle, puisqu’il n’existe plus de valeurs permanentes pour la fon- der ni de vérité intrinsèque, inscrite dans la nature humaine pour l’orienter, il ne reste plus que les obligations contraignantes d’une loi humaine positive, édictée par un pouvoir politique arbitraire. Le motif d’une santé qu’il faut préserver a tout prix, en viendrait à justifier des mesures liberticides et la négation pratique d’autres valeurs plus fondamentales et essentielles encore à la vie de l’homme. « Ne pourrait-il pas ar- river », interroge encore le Pape, « que des droits élémentaires, considérés aujourd’hui comme inaliénables », tels que ceux d’aller et de venir, de rencontrer les autres et de se réjouir avec eux, de pratiquer sa religion par des actes publics de culte, « soient niés par les puissants du moment avec le consentement d’une population endormie et intimidée » (n. 209)?

Je déplore encore que le discours hygiéniste ait parfois envahi jusqu’à notre sphère ecclésiale : des fidèles préfèrent rester chez eux plutôt que de fréquenter nos assemblées, d’autres se gendarment dès qu’il leur semble que les gestes- barrières ne sont pas assez respectés, voire se laissent aller à la délation ! En se concentrant excessivement sur ces précautions sanitaires, en particulier autour de la communion sacramentelle, on risque d’oublier l’essentiel de ce que nous y faisons : un acte de foi et d’ado- ration dans la présence réelle de Jésus, la décision de s’unir par tout nous-mêmes à son offrande sacrificielle d’amour en expiation pour le péché, un acte d’union au Christ ressuscité qui nous donne la vie éternelle et nous unit les uns les autres comme des frères.

Sans doute, la peur de la mort, occultée dans un monde fermé à la transcendance et sans espérance, est-elle la raison ultime de cette panique sanitaire. Raison de plus pour que l’Église n’abdique pas sa mission prophétique de faire entendre à tous une parole sur les fins dernières de l’homme et sur l’espérance de la vie éternelle, comme nous y sommes invités en cette fin d’année liturgique et en ce mois de novembre consacré à la prière pour les défunts.

« La vie de l’homme n’est pas assurée par ses biens » (Lc 12, 15), ni par les biens extérieurs, ni par la santé. Nous sommes faits pour la vie éternelle, il est temps de nous en préoccuper.

 

† Mgr Marc Aillet, Évêque de Bayonne, Lescar et Oloron