Redécouvrir l’évangile de saint Matthieu

2013-2014 est l'année liturgique A. L’occasion de découvrir l’évangile de saint Matthieu, un apôtre qui s’appuie sur l’Écriture pour s’adresser à une communauté assemblée autour de son Seigneur qui l’instruit et l’affermit. Par le P. Michel Garat

Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps ! Ainsi s’achève l’évangile de Matthieu que nous lisons chaque dimanche en cette première année du cycle liturgique (A). Tout au long des 28 chapitres, Matthieu nous donne à entendre et à voir l’Emmanuel, promis par l’Ange à Joseph, la naissance d’un Dieu avec nous (Emmanuel). Jusqu’à l’avènement de Jésus, ce titre n’était attribué qu’à Celui dont le nom est imprononçable, le Seigneur révélé à Moïse sur le Sinaï, présent au milieu de son Peuple dans le temple à Jérusalem. Pour Matthieu, Jésus est le Seigneur ressuscité présent au milieu des siens, devant qui on se prosterne tel les mages par exemple, en signe d’adoration. Si avec Marc on suit Jésus dans les rues à la rencontre des uns et des autres, si avec Luc on est plutôt à table dans une maison, dans l’évangile selon saint Matthieu on est déjà dans l’Église, communauté issue du monde de la synagogue, assemblée autour de son Seigneur, qui l’instruit, l’édifie et la rassure, alors que les rives du judaïsme s’éloignent.

 

Jésus apparaît tel un maître qui enseigne ses disciples. En cinq discours, écho aux cinq livres de Moïse, Jésus expose la Loi nouvelle, la Bonne Nouvelle des béatitudes (Mt 5,1-7,29) ; il leur donne des instructions en vue de la mission (10,5-42), leur parle en paraboles (13,1-52), donne des enseignements sur la vie de la communauté (18,1-35), et conclut par un discours sur le Temps de la Fin (24,1-25). Il réunit ses disciples autour de lui, tel un rabbi. Il révèle ce qu’il est, sa mission et celle des disciples sur une montagne, élevée, comme Dieu le faisait dans la première alliance ; ainsi pour le « sermon sur la montagne » où il transmet à ses disciples la charte des béatitudes, puis le récit des Tentations, celui de la transfiguration, et enfin l’envoi en mission : « Allez ! Baptisez… » . Les disciples sont ainsi de plain-pied avec leur maître qui les enseigne tel un rabbi, et ils devront à leur tour faire des disciples, « tirant de leur trésor de l’ancien et du nouveau » (13,52), dans la continuité avec le monde de la synagogue. Les chrétiens pour qui Matthieu écrit sont issus de la communauté juive même s’ils vivent déjà en milieu païen, dans les années 90, et qu’ils s’organisent « en église », séparés de leurs frères, surtout après l’assemblée de Jamnia au tournant du siècle.

 

Matthieu appuie chaque épisode de la vie du Christ sur l’Écriture, car Jésus vient « accomplir et non abolir » (formule douze fois répétée). La communauté de Matthieu non seulement connaît les Écritures mais elle apprécie que la nouveauté en Jésus soit fondée sur la Parole de Dieu. Ainsi le Messie devait être un nouveau David. Un psaume contemporain (de Salomon, n° 17) commence ainsi : «  Vois Seigneur et suscite pour eux leur roi, fils de David … ». La généalogie (Mt 1) non seulement aboutit à la réalisation de la promesse par la lignée de Joseph, mais le temps qui précède est découpé en trois fois 14 générations, 14 étant le chiffre de David. Ce roi, selon ce même psaume, avait pour mission de  « rassembler, conduire et… juger le peuple et les nations ». On n’est pas étonné alors de lire au chapitre 25 la scène dite du jugement dernier, dont la finalité première est la vie du baptisé selon l’enseignement même du Ressuscité : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger… » ; « Venez, les bénis de mon Père…  Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait ».

 

Eusèbe de Césarée (5è s) raconte qu’après la chute de Jérusalem en 70, la première communauté chrétienne de Palestine a trouvé refuge à Pella, de l’autre côté du Jourdain. Il est vraisemblable que beaucoup parmi les chrétiens auxquels s’adresse Matthieu se sont installés également à Antioche, la grande métropole et capitale de la Syrie voisine, premier grand foyer du christianisme naissant.

Nous trouvons des indices de cela dans la narration elle-même : Matthieu se soucie de la communauté dispersée et veut la rendre forte au milieu des épreuves, de la dispersion ou des persécutions. Il met en valeur des événements importants en les situant aux « périphéries » du pays d’Israël : les mages viennent rendre hommage à Jésus depuis les contrées lointaines du monde païen oriental, et repartent après avoir ‘adoré’ Jésus, l’Étoile apparue à Bethléem ; ils sont les premiers parmi les païens à se tourner vers le Christ. Au cœur de l’Évangile, à l’extrémité de la Galilée des Nations, Pierre fait profession de foi à Césarée de Philippe (16,16), à la frontière de la Syrie, comme pour souligner que bien qu’ancrée dans la tradition juive, le christianisme a dépassé les frontières d’Israël et qu’il vit désormais au milieu des Nations, avec des païens qui ont rejoint leurs rangs.

 

La communauté apprend à vivre comme son maître, persécutée : « Heureux êtes-vous si l’on vous persécute », conclusion des huit béatitudes (5,11). Bonheur paradoxal, qui n’est pas la recherche de la souffrance mais la conséquence de la vie selon le Maître, dans une communauté « à la foi petite » (6,30), qu’il faut affermir : « là ou deux ou trois sont réunis en mon nom je suis au milieu d’eux » (18,20). Cette situation difficile n’est pas le fait de Dieu bien évidemment, comme si Dieu soumettait l’homme à la tentation (voir le récit des tentations), mais Dieu est celui qui permet d’éviter les faux pas (cf la lettre de Jacques 1,13-14 : Dieu ne tente personne…), d’où la demande du Notre Père, traduite à nouveau frais dans la Bible de la Liturgie : ne nous laisse pas entrer en tentation (6,13).

 

Mathieu nous invite à suivre et à vivre le Ressuscité, de la Genèse (généalogie, Mt 1,1) à la fin des temps (Mt 28,20), dans l’épaisseur de l’histoire (d’Hérode à Pilate), au milieu des Nations appelées à vivre, par la plongée dans la vie du Christ, dans le baptême « au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28,19).