La participation active à la liturgie, par Mgr Marc Aillet

La participatio actuosa à la liturgie est une idée-force de la Constitution Sacrosanctum Concilium (SC) du Concile Vatican II, qui parle de "participation consciente, active et fructueuse" (SC 11). Il convient cependant de dissiper un malentendu sur le sens de cette participation qui pourrait être réduite à une simple attitude extérieure durant la célébration. Par Mgr Marc Aillet

On notera que la participation active n’est pas une idée nouvelle : le pape saint Pie X, dans son motu proprio Tra le sollicitudini (1903) sur la musique sacrée, que l’on a considéré comme le commencement officiel du Mouvement liturgique, fait de « la participation active aux mystères sacro-saints », « la source première et indispensable du véritable esprit chrétien ». L’expression est reprise quasi textuellement par Vatican II : « Cette participation pleine et active de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie. Elle est, en effet, la source première et indispensable à laquelle les fidèles doivent puiser un esprit vraiment chrétien » (SC n. 14). Le lien de la participation requise au Mystère que l’on célèbre montre bien qu’on ne peut la réduire à une activité extérieure. C’est ainsi que le texte conciliaire prend bien soin de préciser qu’il s’agit de former les fidèles à la « participation intérieure et extérieure » (cf. SC 19).

Et en effet, la liturgie est d’abord l’acte du Christ et de l’Eglise (cf.  SC 7). Et l’acte du Christ, célébré dans la liturgie, est son Mystère pascal par lequel il a accompli notre Rédemption. La participation active à la liturgie est donc participation à l’acte du Christ, entrée dans le Mystère même du Christ, ce qui ne peut se faire que par une attitude intérieure de foi et d’amour. L’activité extérieure ne sera qu’une conséquence de l’activité intérieure. Dès lors, on comprend mieux pourquoi, pour être ajustée à l’acte intérieur, l’activité extérieure ne peut pas être laissée à la seule créativité ou subjectivité tant du célébrant que des fidèles, mais doit répondre à des règles objectives précises qui en font le signe authentique du Mystère célébré. Voilà pourquoi la participation active est étroitement liée à la participation consciente, consciente dans la foi du Mystère caché sous les signes sacramentels. C’est ainsi que le texte conciliaire souligne encore que « pour obtenir sa pleine efficacité, il est nécessaire que les fidèles accèdent à la liturgie avec les dispositions d’une âme droite, qu’ils harmonisent leur âme avec leur voix, qu’ils coopèrent avec la grâce d’en haut pour ne pas recevoir celle-ci en vain » (SC 11).

Il faut encore préciser que les préconisations pastorales du Concile sur la participation active –l’agencement liturgique et la répartition des rôles, l’intelligibilité des rites et la nature sociale et communautaire de la liturgie – ne sont pas sans ambiguïtés. En effet, si l’on n’établit pas assez clairement le lien vital qui unit participations extérieure et intérieure, ces principes pastoraux pourraient conduire à une conception erronée de la liturgie. Celle-ci s’exprimerait alors en terme de théâtralisation excessive des rôles, de cérébralisation réductive des rites, et d’autocélébration abusive de l’assemblée. La juste répartition des rôles ne doit pas se faire au détriment de la manifestation de la personne même du Christ qui doit avoir la place centrale ; le souci d’intelligibilité des rites doit respecter le caractère toujours inaccessible aux seules ressources de la raison du Mystère de la foi, sans quoi l’on procéderait à un fâcheux appauvrissement du sens de la foi, voire à un dommageable aplatissement du Mystère.

Je voudrais conclure sur deux aspects importants de la participation active, dans leur étroite relation avec la participation intérieure dont elle doit être à la fois le signe et l’instrument. Je veux parler d’abord du chant sacré. La participation de l’assemblée requiert en effet un répertoire de cantiques populaires accessibles à tous, mais qui privilégie le sens. Le Concile a assez insisté sur l’importance de la Parole de Dieu dans la liturgie, pour que l’on soit attentif à ce que les chants sélectionnés soient le plus possible inspirés de l’Ecriture Sainte (cf. SC 24). Le chant sacré est né de l’action de grâce des hébreux, après le passage de la Mer rouge à pied sec (cf. Ex 15) et le développement du chant sacré, depuis l’Ancien Testament jusque dans la pratique liturgique de l’Eglise, a toujours été centré sur l’histoire du Salut. Il faut noter en particulier la place primordiale des psaumes dans la composition chorale. J’ajoute que le Concile a beaucoup insisté sur le patrimoine de musique sacrée, forgé à travers les siècles et dont l’Eglise s’honore, en rappelant entre autre que le chant grégorien, « toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place » (SC 116). Il a souligné aussi l’importance du chant polyphonique. Pour conserver et cultiver le trésor de la musique sacrée, le Concile a même préconisé le développement, partout où c’est possible, de Scholae cantorum, c’est-à-dire de Chorales capables d’abord d’entraîner l’assemblée au chant liturgique, mais encore d’exécuter quelques pièces plus difficiles qui permettent de mettre à la disposition de tous les fidèles un patrimoine qui favorise l’élévation de l’âme (cf. SC 114). Comme le faisait remarquer le Cardinal Joseph Ratzinger, écouter est toujours un verbe actif, même si la participation semble plus passive que lorsque l’on chante aussi.

Enfin, il y a des gestes qui ne devraient pas être systématiquement éliminés de la liturgie. Je pense en particulier à l’agenouillement qui a disparu de manière quasi-générale de nos assemblées, au nom de principes qui manquent de fondement, et dans l’histoire et la théologie de la liturgie, et dans la pratique de nos régions. La position à genoux durant la partie centrale de la prière eucharistique est toujours recommandée par le Magistère, conformément à sa signification profonde dans l’Ecriture Sainte, non seulement dans l’Ancien Testament comme signe d’adoration devant la présence de Dieu, mais encore dans le Nouveau Testament, pour exprimer la foi dans le mystère de l’abaissement de Jésus, dans son Incarnation et son sacrifice, et dans le mystère même de son exaltation (cf. Phi 2, 6-11). De telle sorte que l’Eglise a toujours compris ce geste comme confession du Mystère pascal du Christ.