A sa manière, Quitterie a fait fleurir la terre...

A sa manière, Quitterie a fait fleurir la terre...

Le samedi 31 mai, jour de la Visitation, a eu lieu l'enterrement de Quitterie Ecomard, jeune fille handicapée de 22 ans. Son père Bertrand Ecomard est diacre permanent dans le diocèse. Avec son accord nous publions ici son homélie et le mot de Claire, la grande soeur de Quitterie. Ce fut une messe magnifique où malgré la douleur a pu être perçu quelque chose de la promesse du ciel qui nous est offert.

 

 

 

Homélie de la messe d'obsèques du 31 mai 2014

de Quitterie Ecomard (30 avril 1992 – 28 mai 2014)

 

Au moment où les chrétiens fêtent l'Ascension de Jésus vers son Père, Quitterie a rejoint le ciel à la suite de son Seigneur, et elle nous invite aujourd'hui à tourner notre regard vers le Haut, au-delà des apparences.

La perte d'un être cher et particulièrement celle d'un enfant est toujours une épreuve douloureuse, mais nous savons bien que vie et mort sont étroitement liées. L'homme est ici-bas pèlerin et ce voyage sur terre nous conduit vers Dieu. Tel est le but: l'homme est fait pour Dieu.

Notre finalité, c'est le ciel ; c'est-à -dire la vie intime avec Dieu, avec le Christ, qui commence déjà dans le quotidien de notre vie, avec ses joies et ses peines, jusqu'à ce passage vers la plénitude de la vie. C'est notre foi.

Quitterie a été baptisée toute petite. Par son baptême, sa vie a été greffée sur celle de Jésus. Par son handicap, elle a été unie de manière toute particulière à la croix de Jésus et à sa fécondité pour faire grandir l'amour dans le monde.

Mais comment fait-on grandir l'amour dans le monde quand, comme Quitterie, on ne comprend pas, on ne parle pas, on ne marche pas, on ne joue pas..? Quel mystère...Tout ceci est dans le coeur de Dieu; mais on peut tout de même reconnaître des signes de cette fécondité d' amour qui transforme le monde.

D'abord Quitterie,

Tu nous as laissé t'aimer, avec nos limites et nos découragements parfois, nos absences intérieures. Tu avais une grand soif de présence, mais aussi une infinie patience et nous avons mieux compris l'amour de Jésus qui nous attend et nous respecte comme nous sommes.

Tu nous as appris à écouter avec le coeur, à affiner notre sensibilité à tes besoins réels, à comprendre: une crispation de sourcil, une grimace, ou un demi-sourire, et même des rires de joie à l'écoute de la chanson des mots doux à l'oreille, ou à la libération du corset le soir. Parfois aussi tu ne pouvais rien donner, si ce n'est fermer les yeux. Et tu nous as appris à t'aimer quand même, sans savoir si tu étais réceptive.

Au contact des personnes fragiles, notre coeur apprend un autre langage, celui de l'amour gratuit. Celui de Dieu qui nous aime en toute circonstance, qu'aucune indifférence ne lasse.

Tu nous as ouvert un monde différent où le temps qui passe n'est pas le même, où les critères habituels de productivité ne sont plus les mêmes: ce sont ceux du respect du rythme du plus faible, de son épanouisement, de son bien-être, de son accueil avec toutes ses blessures... un monde où la personne la  plus vulnérable est la plus importante.

Et nous y avons souvent reconnu la préférence pour  les petits, les souffrants que Jésus nous montre dans l'Evangile et à laquelle il nous invite à notre tour.

Il nous faut accepter que la souffrance reste une terrible question mais nous savons que Jésus n'est pas venu supprimer la souffrance, mais l'habiter de sa présence qui change tout.

Tu nous as permis la rencontre avec d'autres parents, d'autres enfants qui ont comme élargi notre famille. Et nous y avons reconnu l'appel de Jésus à la fraternité.

Tu nous as appris l'humilité quand tu te laissais faire, soigner, en dépendant totalement des autres, en recevant sans pouvoir donner apparemment. Nous t'avons vu simplement « être » sans jamais pouvoir « faire ».

Et nous y avons reconnu l'appel au consentement à ce qui nous est donné de vivre.

Aujourd'hui Quitterie retrouve les bras de Dieu, plus doux que les bras de la plus tendre des mères et plus solides que ceux du plus protecteur des pères.

Pour Quitterie ces bras représentent vraiment quelque chose, elle qui s'est abandonnée toute sa vie dans les bras d'autres personnes. Et dans les bras des soignants du Nid Béarnais qui se sont penchés sur son lit, qui l'ont soignée, massée, faite belle pour les petites fêtes ou les sorties à la maison.

Dans ces bras-là nous avons vu toute la tendresse de Dieu qui nous porte, surtout au moment des épreuves, sans même que nous nous en apercevions.

 

Ainsi à sa manière Quitterie a fait fleurir la terre.

J'ai souvent raconté cette petite histoire que je ne résiste pas à vous partager à nouveau peut-être.

Un vendeur d'eau se rend chaque matin à la rivière remplir ses deux cruches pour ensuite aller à la ville vendre l'eau à ses clients.

Une des cruches est fissurée. Elle se sent inférieure et dit à son maitre: tu perds de l'argent à cause de moi car je suis à moitié vide quand nous arrivons en ville. Pardonne mes faiblesses.

Le lendemain, le maître, en route vers la rivière, interpelle la cruche fissurée et dit:

-  regarde sur le bord de la route!

c'est joli, c'est plein de fleurs! Dit la cruche fissurée.

-  Et c'est grâce à toi, réplique le patron. C'est toi qui chaque matin arrose le bas coté de la route... J'ai acheté un paquet de graines de fleurs et je les ai semées le long de la route. Et toi, sans le savoir et sans le vouloir, tu les arroses chaque jour!

Ne l'oublions jamais, nous sommes tous un peu fissurés.

Mais Dieu, si nous le lui demandons, sait faire des merveilles avec nos faiblesses.

Ceux qui ont si peu d'importance aux yeux des hommes, ceux qu'on considère comme insignifiants, comptent d'un poids infini devant Dieu.

C'est ce que Quitterie a fait, mine de rien, dans sa faiblesse.

Par sa confiance, elle a fait fleurir le coeur de son entourage.

Et maintenant nous pouvons répondre à ceux qui nous demandaient: est-ce qu'elle vous reconnaît, est-ce qu'elle sait qui vous êtes?...

Oui... peut-être, à sa manière...

Mais l'important c'est que nous, nous savons « qui elle est ».

Elle est un trésor dans le coeur de Dieu.

 

Le mot de Claire, sa grande soeur

Quitterie ma petite sœur, aujourd’hui au nom de notre fratrie, je vais laisser parler mon cœur et retracer ta belle vie qui nous a tous marqués.

Tu es née le 30 avril 1992, petite dernière de notre famille de 5 enfants. J’avais 12 ans à ta naissance tu imagines ma joie. Je me souviens d’une petite poupée adorable, aux grands yeux bleus et cheveux bruns. Tu savais rire aux éclats et nous adorions cela.

Et puis rapidement nous avons remarqué que quelque chose n’allait pas. Nous avons compris ton handicap, difficile à accepter et difficile à assumer. Il fallait s’occuper de toi le jour, la nuit, tout le temps, et papa et maman se sont complètement dévoués auprès de toi, tu étais toute abandonnée à eux.

Tu es ensuite partie au Nid Béarnais où une équipe formidable a pris le relai. Tu as partagé ta chambre avec Audrey, Chris, Alba… Autant d’amis pour nous aussi.

Même si tu souffrais de crises d’épilepsie, encombrements, fausses routes, … tu savais esquisser des sourires lorsque tu te sentais bien. Tu aimais les caresses, la musique, la voix de papa, de maman, le souffle du vent dans le jardin du Nid Béarnais.

Tu étais, Quitterie, une petite lumière toute douce, discrète, délicate. Ta vie comme une bougie s’est consumée doucement, brûlante d’offrande de toi.

Merci pour les moments de grâce partagés avec toi. Merci de nous avoir ouvert le cœur aux tout-petits, aux faibles, aux invisibles. Merci de nous avoir rappelé que la vie vaut bien d’être vécue même sans éclat, juste par amour.

Aujourd’hui nous comptons sur toi Quitterie pour veiller sur nous et nous ouvrir le chemin du Ciel.

 

 

Prière

Seigneur, tu es le Dieu des pauvres et des petits!

Aujourd'hui, nous sommes tous pauvres et petits car notre coeur est en peine,

nous sommes tous des cruches un peu fissurées:

Fais grandir notre confiance en Toi

car nous savons que tu feras des merveilles avec nos faiblesses,

et qu'avec toi, nous fleurirons le monde;

en attendant le Ciel où ton grand amour nous attend.

Amen-Alleluia