Journal d’un pèlerin de Saint-Jacques

Journal d’un pèlerin de Saint-Jacques

Au XVIIIè siècle, des pèlerins ont raconté leur voyage vers Saint-Jacques de Compostelle, donnant des indications passionnantes sur l’époque. Voici des extraits du récit de Jean Bonnecaze, futur prêtre originaire du Béarn, qui prend le prétexte de marcher vers Saint-Jacques pour aller étudier en Espagne. 

« (…) j’appris que Gomer, de Saint-Abit, Pétrique d’Arros et Pierre Laplace, de Pardies, devaient aller à Saint-Jacques ; (…) le 1er mai 1748, ils partirent à minuit et moi avec eux ; (…)

Tous avaient des passe-ports et de l’argent et je n’avais ni passe-port, ni argent, excepté trois livres ; je me livrais entièrement à la Providence.

Nous fîmes douze lieues de chemin le premier jour. Nous étions à sept heures du matin à Navarrenx. C’est dans cette ville que j’achetais mon béret trente sols : je n’avais qu’une mauvaise paire de souliers qui ne me servirent que jusqu’à Pampelune. Depuis lors, je marchai pieds-nus par tout le chemin jusqu’à mon retour à Logrono, ville de Castille, où une veuve, touchée de compassion, m’en donna une paire, qui me servirent pour arriver chez mon père. Je fis au moins cent quatre-vingt lieues, pieds-nus.

En allant, étant arrivés à Roncesvailles, premier village d’Espagne, ayant passé le port, nous y fûmes bloqués par la neige qui nous obligea de demeurer deux jours à l’hôpital. (…)

Nous partîmes à travers la neige jusqu’aux  genoux ; mais elle diminuait à mesure que nous sortions de la montagne ; nous passâmes à la plaine de Roncevaux où furent tués les douze pairs de France. On voit encore dans l’hôpital dudit lieu les éperons et le sabre de Roland ; on voit au milieu de cette plaine, où se donna la bataille, une croix d’environ quinze pieds de haut, toute de fer, de cinq pouces en carré.

Elle est sous un pavillon, soutenu de quatre piliers de fer et le toit est aussi de feuilles de fer, le tout solidement bâti. Nous fîmes des prières devant cette croix pour les chrétiens qui avaient été tués dans ce lieu mémorable.

 

Cette marche forcée, mêlée de froid et de sueur, me fit du mal ; elle me causa une hémorragie de sang par le nez et par la bouche. La pluie, tous les jours, presque pendant un mois sur le corps, et toujours nus-pieds, m’accablait. J’étais obligé de m’arrêter pour laisser couler le sang,  ce qui dura quinze jours. Alors, je fis rencontre d’un pèlerin italien qui, me voyant saigner du nez, me dit que mon sac causait cette hémorragie. Il m’arrangea mon sac avec des brassières à pouvoir le mettre sur le dos sans passer la lisière devant la poitrine ; alors le sang cessa et je fus plus libre pour marcher.

Néanmoins, j’étais fort faible ; à peine pouvais-je me soutenir. La pluie d’un côté, la misère et la famine de l’autre, tout m’accablait. Mes camarades s’ennuyaient de moi et craignaient que je mourusse en chemin ; ils souffraient des pieds et je ne souffrais point.

Un soir, étant en Castille-Neuve, nous ne trouvions point à nous loger, et nous étions trempés de la pluie jusqu’à la peau. Nous fûmes obligés de nous réduire à coucher dans une baraque, remplie d’eau et de fange, en donnant trois sols chacun, pour avoir une claie, pour la mettre sur la fange et y coucher dessus. Je frissonne en écrivant ceci.

Une autre nuit, nous nous égarâmes dans un bois d’olivier et fûmes obligés de coucher sous un olivier, et cette nuit il fit une grande gelée ; nous nous mettions les uns sur les autres, pour chasser le froid. Le matin, nous étions gelés. Il était près de dix heures que je n’avais encore pu ouvrir la bouche pour parler, et quand je pus l’ouvrir, il me sembla que toutes mes dents allaient tomber. Comme j’étais faible, le froid m’avait surpris plus qu’aux autres. Je me rappelai pour lors le lit que j’avais laissé chez mon père, et faisant en même temps réflexion à ma vocation, je dis qu’il allait souffrir pour arriver au but où il me semblait que Dieu m’appelait, et que ces souffrances n’étaient que pour m’éprouver davantage et pour les fautes de ma jeunesse.

Etant arrivé à Viane, j’étais fort faible à cause du sang que j’avais perdu, et par la misère que je souffrais, ne pouvant marcher que lentement, mes camarades se dégoûtaient de m’attendre ; dans cette petite villette, nous nous répartîmes chacun un quartier pour demander l’aumône, je tins la grand rue pour les attendre hors de la ville ; je les attendis jusqu’à la nuit, personne ne parut. Je couchai dans ce lieu et le lendemain je repartis seul et j’appris qu’ils avaient pris une autre route à travers les montagnes ; ils m’abandonnèrent. Je continuai ma route vers Compostelle un jour avant eux, de sorte que j’étais confessé et communié, lorsqu’ils arrivèrent. Ils étaient tous malades et alors j’étais assez bien. (…)

Je m’étais appliqué à parler l’espagnol  en chemin ; je parlais le castillan très bien, de sorte que le secrétaire de la cathédrale ne voulait point me donner le passe-port comme Français ; il prétendait que j’étais Espagnol : j’eus recours à mon confesseur pour me le faire expédier.

Après deux jours de marche, nous fûmes tous deux attaqués de la fièvre et elle revenait tous les jours à la même heure ; nous ne pouvions point marcher ; cependant nous arrivâmes à  Silheiro, petit port de mer ; nous entrâmes dans l’hôpital qui est misérable. L’hospitalière me dit  si je voulais souffrir un remède pour guérir la fièvre ; j’y consentis par le désir que j’avais d’arriver à Léon pour y fixer ma demeure pour étudier.

Elle alla chercher une grosse poignée d’orties, puis elle me tira la chemise et me coucha ventre à terre sur le lit et me fustigea les reins à merveille avec les orties ; je souffris comme un malheureux ; ensuite elle me rendit la chemise et me couvrit de couvertures, si bien que je suai neuf ou dix chemises d’eau, depuis le matin à six ou sept heures, jusqu’à trois heures après-midi ; alors elle fit cesser la sueur en ne me couvrant pas autant ; le lendemain, la fièvre manqua, et je n’en eus plus. Mon camarade ayant vu ma souffrance ne voulut point être fustigé avec des orties : il aima mieux souffrir la fièvre.  Je me promenai dans le bourg pendant trois jours pour amasser du pain ; après on me pria de passer mon chemin ; je fus obligé d’abandonner mon camarade ;  je fis quelques jours de marche, avant d’arriver à Léon, je retombai malade d’une inflammation ; étant arrivé à Léon, j’entrai à l’hôpital royal Saint-Antoine, où je demeurai un mois, où je fus saigné et purgé plusieurs fois ; (…) je croyais mourir de cette maladie. Il y avait d’ailleurs une espèce d’épidémie dans l’hôpital, dont il mourait dix et douze personnes par jour.

La crainte augmentait mon mal ; le médecin s’en aperçut ; il me questionna sur mon pays et mon voyage ; je lui dis mon dessein. Il me dit que le pays n’était pas propre pour m’y fixer à cause de mon petit tempérament ; il me conseilla de revenir en France ou de m’arrêter à Jaca, où l’air serait plus analogue à ma santé. Je suivis son conseil et me retirai.

(…)

L’hôpital est hors de la ville ; je fus obligé de m’asseoir plus de cinquante fois en traversant cette ville ; je parvins avec le temps au bourg qui est au bout de pont, qui est à peu près comme Clarac est au bout du pont de Nay ; je fus logé le soir chez un paysan dans une grange, je dormis à la paille sèche jusqu’à dix heures du matin ; alors je me levai et je partis. Ce jour, je fis demi-lieue de chemin  en m’asseyant de temps en temps, néanmoins les forces me revenaient chaque jour, je ne couchais plus dedans, je couchais dans les champs, sur des gerbes de blé, pour éviter les poux et les punaises dont j’avais bonne provision avant d’entrer à l’hôpital. Chaque jour, je doublais presque ma marche ; étant seul, je ne perdais pas un moment ; sur la fin, je faisais dix lieues par jour. Etant arrivé sur les limites de la Haute-Navarre, je m’arrêtai sur une montagne, pendant deux heures, pour respirer l’air de France qui me rendit les forces, m’ouvrit le cœur, de sorte qu’il me sembla que tout mon mal me quitta dans ce moment (…) ».

 

extraits de "Voyage de deux pèlerins à Compostelle au XVIIIè siècle" par Christian Desplat et Adrian Blasquez, ed Cairn