LA JOIE D’ACCUEILLIR

LA JOIE D’ACCUEILLIR

L’association des Amis du Chemin de Saint-Jacques des Pyrénées-Atlantiques fondée en 1991 s’est attachée initialement à reconnaître et baliser la quasi-totalité des chemins jadis empruntés par les pèlerins. Une de nos activités principales, toutefois, réside dans l’accueil des pèlerins. Par Bertrand Saint-Macary, président de l’Association des Amis du Chemin de Saint-Jacques.

La plupart des chemins sont maintenant entretenus par le Conseil général des Pyrénées-Atlantiques et la Fédération française de randonnée. Restent cependant à notre charge la voie de la côte, du Baztan et des itinéraires de liaison. L’accueil des pèlerins est centré sur quatre sites :

 

Dans la cathédrale de Bayonne

Une quinzaine de bénévoles de notre association se relaient, chaque année d’avril à fin septembre, pour renseigner, écouter, rassurer les pèlerins en partance pour Compostelle.

 

A Mauléon :

Les bénévoles de Mauléon qui animent sur la voie du Piémont le refuge municipal, ont reçu plus de 200 pèlerins. Très dynamiques, ils organisent,  le 25 juillet (fête de saint Jacques), avec la paroisse Saint-Jean-Baptiste de Mauléon, des marches convergentes vers l’église de la haute ville de Mauléon. On s’y rassemble avant de partager un repas tiré du sac sous la halle.

 

EN BASSE-NAVARRE.

C’est le territoire qui voit passer le plus de pèlerins. En effet le Codex Calixtinus ou Liber Sancti Jacobi compilé au XIIème siècle décrit la convergence des trois itinéraires (voies de Tours, de Vézelay et du Puy) en direction d’Ostabat et du Port de Cize (passage de la montagne au-dessus de Saint-Jean-Pied-de-Port vers Roncevaux). Ce lieu mythique, ou l’on croyait «pouvoir palper le ciel de sa main », y est cité quatorze fois.

 

A Saint-Palais :

Le refuge municipal se trouve dans l’ancien couvent des Franciscains racheté par la mairie de Saint-Palais. Il est géré par une équipe locale de notre association en collaboration avec l’association belge des amis de Saint-Jacques. En effet, nombre de pèlerins qui s’arrêtent à Saint-Palais viennent de Belgique ou d’Allemagne. Ce sont très souvent des cyclistes.  Quand ils poussent la porte du refuge, ils sont saisis par la beauté des lieux. Ce cloître, ce jardin – mélange de désordre et d’harmonie, amoureusement cultivé par un bénévole de l’association, cette sereine simplicité, tout respire une telle paix que le commentaire qui revient le plus souvent dans le livre d’or est : « L’esprit des Franciscains habite toujours cet endroit ». C’est comme un havre avant la terrible épreuve du port de Cize. D’ailleurs l’association belge recommande de commencer le Chemin à Saint-Palais, plus propice à démarrer le camino que Saint-Jean-Pied-de-Port, pour une bonne mise en jambes et un accueil « aux petits soins » par des hospitaliers permanents et disponibles (autre surprise du pèlerin, qui s’attend à trouver seulement une clé, non une personne !). On les installe dans des chambres ou dortoirs clairs, propres, confortables, on sèche leur linge quand il a plu, on leur donne de précieuses informations pour la suite, on leur réserve des places pour le prochain gîte… Ils conservent en général un souvenir ému de cette étape avant de partir pour le Camino francés ou le chemin de la côte  dont une bretelle a nouvellement été ouverte vers Bayonne et Hendaye.

 

A Saint-Jean-Pied-de- Port, au pied de Roncevaux.

Il faut savoir que plus de quatre-vingt pour cent des pèlerins commencent leur pèlerinage à Saint-Jean-Pied-de-Port et depuis le début de l’année 2014, quatre-vingt-neuf pour cent sont des étrangers.

C’est un défi linguistique et humain relevé en 2013 par plus de 150 accueillants du département mais aussi du monde entier et même de Corée; ils ont reçu plus de cinquante mille pèlerins !

Pour préserver l’esprit du chemin et le rendre toujours accessible aux pèlerins les plus démunis, il existe un refuge municipal dont les conditions d’accès sont règlementées : pas de réservation, ouverture des locaux seulement l’après-midi, et limitation de l’hébergement à une nuit. Dans le refuge paroissial Kaserna, des hospitaliers bénévoles accueillent les pèlerins en libre participation, dans un grand esprit de partage.

Mais les pèlerins sont aussi renseignés sur les possibilités d’hébergement chez l’habitant et dans les refuges privés. Ils s’attablent aussi dans les différents bars ou restaurants et contribuent à l’essor économique de la charmante petite cité.

La majorité de ces pèlerins d’horizons culturels différents ont en majorité un point commun : la recherche de la simplicité et la quête de l’essentiel qui conduisent à une grande liberté dans la joie et le partage. Beaucoup ignorent  que c’est  aussi un message évangélique.

 

 

Le témoignage d’un accueillant à Bayonne.

« Les uns arrivent du bout du monde, pour vite sauter dans un train puis découvrir, dès le lendemain, l’étape « mythique » Saint-Jean-Pied-de-Port – Roncevaux.

D’autres, de plus en plus nombreux, entament le Chemin vers Irun, puis longent la côte espagnole jusqu’à la Galice.

De Bayonne, il est possible aussi, par la voie du Baztan, de rejoindre le fameux « Camino francés » à Pampelune.

Il y a  aussi ceux qui reviennent de Compostelle, le coeur plein d’émotion, le chemin leur manque déjà…

Et puis certains arrivent de très loin à pied, ils ont toujours un je ne sais quoi de différent... l’empreinte des Landes peut-être ? L’apaisement mêlé à l’épuisement dans la forêt... le soulagement d’avoir traversé cette région, le choc de la ville, de l’appréhension à l’approche de l’Espagne. ?

Souvent, ces pèlerins paraissent un peu désorientés, ils apprécient d’autant plus notre écoute et notre accueil.

Mais quel plaisir pour nous, de partager les sourires, l’impatience, l’anxiété, le soulagement, la fatigue, la plénitude... de nos chers pèlerins des temps modernes.

Finalement, autour de la petite table, dans un coin de cathédrale, il n’est pas rare que l’accueillant aussi ait le cœur qui déborde d’émotion. »

 

Le témoignage d’un accueillant à Saint-Jean-Pied-de-Port.

« Nombreux sont ceux qui pensent que le rôle d’un accueillant jacquaire consiste tout bonnement à apposer un tampon sur le Carnet  du pèlerin qui passe ou d’en délivrer un nouveau au pèlerin qui commence le chemin.

Que nenni ! Sa mission principale commence généralement par ces mots qui succèdent à l’opération de tamponnage du Carnet : «Voulez-vous que je vous dise deux mots de l’étape à venir.... ? ».

Le pèlerin acquiesce, en principe, et se rassoit.

Alors commence une plus ou moins longue présentation de l’étape, carte sur table : la nature du terrain, la longueur de l’étape, le dénivelé, les difficultés à surmonter, le marquage au sol, le ravitaillement sur la route, la météo probable... Puis suivent quelques conseils aux randonneurs débutants, boire beaucoup : manger, se reposer de temps en temps...

Mais au-delà de ces aspects formels, il y a mille et une choses qui peuvent se passer  autour de cette relation entre accueillant et pèlerin, comme en témoignent les anecdotes suivantes :

L’émotion partagée avec la pèlerine solitaire qui présente à l’accueillant deux Carnets du pèlerin à tamponner, en expliquant, des sanglots dans la voix, que le second Carnet du pèlerin est celui de son mari décédé quelque temps avant le départ...

La stupéfaction des jeunes coréens qui découvrent que le document qu’on leur tend est écrit dans leur langue : ils se sentent alors attendus et bienvenus et l’expriment avec un sourire rayonnant !

Le jeune pèlerin dont le gigantesque sac à dos attire l’attention de l’accueillant : 17 kg sur la balance ; le sac sera débarrassé, sur les conseils de l’accueillant, d’une pharmacie complète et des œuvres de Tolstoï ; la surcharge sera expédiée à Santiago et récupérée par le pèlerin à son arrivée.

Le pèlerin charentais qui, à l’inverse, expliquait qu’il avait scié sa brosse à dents (dans le sens de la longueur...)  pour en diminuer le poids...

Tout cela fait partie du quotidien de l’accueillant : aider à trouver un logement, expliquer, écouter, encourager, mettre en garde.... »

 

 

Un peu d’histoire : les jacquets à Navarrenx

Au Moyen Age, le culte des reliques des saints atteint son apogée.

Au 9ème siècle, la découverte du tombeau de saint Jacques fait de Compostelle le troisième grand lieu de pèlerinage de la chrétienté, après Jérusalem et Rome.

L’église construite par Alphonse II, roi des Asturies, attire par ses miracles les premiers pèlerins espagnols et portugais. Au milieu du 10ème siècle, l’évêque du Puy en Velay Godescalc se rend à Compostelle et ouvre la voie aux pèlerins étrangers de France et de Navarre.

La Navarre est un petit royaume qui couvre la moitié du département des Pyrénées Atlantiques jusqu’à Pampelune, au nord de l’Espagne. Elle est un passage obligé du Chemin de Saint-Jacques, voie de communication et d’échange culturel par les cols du Somport et de Roncevaux.

 

Au 11ème siècle, les progrès de la Reconquista ouvrent la route aux pays d’Europe et suscitent la construction de nombreux ouvrages religieux et commerciaux.

Au 12ème siècle, les vicomtes du Béarn élèvent un château appelé « Casterasse », pour protéger les biens et les gens de Navarrenx (qui signifie limite de Navarre). Ils jettent un pont sur le gave d’Oloron et construisent une chapelle et un hôpital (portant le nom de Saint-Antoine) pour recevoir les jacquets. Dans cette demeure on lave les pieds des pèlerins qui sont nourris, logés et soignés si besoin.

Au 13ème siècle, le pont de bois est remplacé par un autre en pierre, plus pratique pour le passage des bêtes et des gens qui vont au marché deux mercredis par mois.

Au 14ème siècle la cité devient une bastide avec le for de Morlaas pour protéger les habitants et les pèlerins qui sont exemptés du péage du pont. Le recensement de Gaston Phébus, en 1385, mentionne l’hôpital Saint-Antoine en tête des 85 foyers de Navarrenx.

Au 16ème siècle, la bastide détruite par les Espagnols est reconstruite en place forte par le roi de Navarre, Henri II d’Albret, qui fait de celle-ci la première cité bastionnée de France, en 1547. Mais pour monter les remparts, on fait tomber les bâtiments Saint-Antoine, et la Casterasse accueille les pèlerins. La nouvelle église Saint-Germain sera inaugurée en 1563 par Jeanne d’Albret, la mère de « notre Henri », qui choisira le culte protestant.

Les guerres de religion et, plus tard, la Révolution vont ralentir le pèlerinage, mais les papes vont le relancer pendant ces derniers siècles.

En 1998, le Chemin de Saint-Jacques est classé par l’UNESCO au « Patrimoine de l’humanité ».

Aujourd’hui, Navarrenx marque la vingt-cinquième étape du sentier de grande randonnée (GR65) à partir du Puy-en-Velay.

Les jacquets s’y reposent une nuit et visitent la cité.

Chaque soir, depuis le mois d’avril jusqu’à la Toussaint, la paroisse les réunit dans l’église pour prier, puis dans une salle d’accueil pour boire à l’amitié

Ce moment d’échange ouvre les cœurs des habitants et des pèlerins qui parcourent le chemin de Compostelle inscrit dans une histoire de plus de mille ans.

                                                       Jean Lopez