Le mariage et la famille selon saint Jean-Paul II

Le pape François a décidé de faire réfléchir le premier synode des évêques de son pontificat sur le mariage et la famille. Fait remarquable, S. Jean-Paul II avait choisi le même thème pour son premier synode. Plus de trente ans après, il vaut la peine de revenir, en la citant largement, sur la synthèse de ses travaux, rendue publique le 22 novembre 1981, sous le titre « Familiaris consortio », « La communauté familiale ». Par l’abbé Louis-Marie Rineau, Fraternité St-Thomas Becket

« Dieu est amour et il vit en lui-même un mystère de communion personnelle d'amour. En créant l'humanité de l'homme et de la femme à son image et en la conservant continuellement dans l'être, Dieu inscrit en elle la vocation, et donc la capacité et la responsabilité correspondantes, à l'amour et à la communion. L'amour est donc la vocation fondamentale et innée de tout être humain ».

Telle est la conviction de fond qui ouvre la partie de cette Exhortation apostolique consacrée au « dessein de Dieu sur le mariage et la famille », après un tour d’horizon dédié aux « lumières et ombres de la famille aujourd’hui ».

Elle est immédiatement suivie d’une autre réflexion, capitale elle aussi : l’homme est un esprit incarné. Son corps fait partie de son identité profonde. Aussi est-il appelé à vivre cette vocation à l’amour dans sa dimension corporelle. Le corps n’est jamais l’ennemi de l’amour : sa mission propre est bien au contraire d’en être le témoin visible.

Or ce corps est sexué. Et la sexualité n’est pas une activité superficielle pour l’être humain. Outre qu’elle s’exerce librement (sauf pathologie – mais alors, précisément, il y a pathologie), elle unit l’homme et la femme dans un acte qui peut les rendre père et mère l’un par l’autre, autrement dit « coopérateurs avec Dieu pour donner la vie à une autre personne humaine » : ce qui est « la donation la plus grande qui soit ».

C’est dire qu’elle suppose un amour qui va bien plus loin qu’une simple attirance partagée : jusqu’à un choix mutuel, un engagement réciproque aussi définitif que la vie humaine qui peut en jaillir. Ce « pacte d’amour conjugal ou le choix conscient et libre par lequel l’homme et la femme accueillent l’intime communauté de vie et d’amour voulue par Dieu lui-même », c’est précisément le mariage.

Le mariage n’est donc pas une formalité extérieure étrangère à la vérité de l’amour et de la sexualité. Au contraire, il est « une exigence intérieure du pacte d’amour conjugal qui s’affirme publiquement comme unique et exclusif pour que soit vécue ainsi la pleine fidélité au dessein du Dieu créateur ». Et c’est ainsi que, par lui, le corps humain lui-même devient le signe vivant et éloquent du mystère de Dieu : du Dieu Créateur qui donne par amour, comme du Dieu Trinité en qui l’Esprit-Saint procède du don mutuel du Père et du Fils.

 

Ces considérations valent pour tout mariage authentique. Mais le mariage chrétien est en outre chargé d’un autre symbolisme : signifier, toujours grâce au corps lui-même, l’amour même du Christ pour son Eglise. Car le Christ aussi a aimé son Eglise jusqu’à livrer son Corps pour elle, sur la Croix, en une offrande totale que l’Eucharistie perpétue (cf. Eph. 5, 25-32). Et cet Amour a lui aussi été fécond : chacun des croyants en est le fruit, plus encore tout homme est invité à « renaître » par lui (cf. Jn. 3, 1-8). C’est de cette merveilleuse Alliance que le mariage des baptisés est également le signe ; un signe efficace, c’est-à-dire capable de transformer les époux qui le reçoivent avec bonne volonté en témoins vivants de ce mystère d’Amour et de Fécondité. C’est pourquoi l’Eglise y voit un véritable « sacrement », dans lequel les « caractéristiques normales de tout amour conjugal naturel » sont conservées, « mais avec une signification nouvelle » : exprimer l’amour de Jésus pour chacun de nous.

Le mariage des baptisés vise donc, comme tout mariage digne de ce nom, une unité ou une communion toujours plus profonde entre l’homme et la femme, unité qui exclut qu’un autre que son conjoint y prenne part (on n’épouse pas plusieurs personnes !). Mais en lui, cette exigence va jusqu’à prendre son modèle dans l’intime unité du Christ avec son Eglise.

De même, tout mariage authentique est indissoluble : dès lors que l’homme et la femme se sont librement et totalement donnés l’un à l’autre, ils ne sauraient revenir sur leur engagement, surtout lorsqu’ils l’ont scellé par le don de leurs corps. Mais le mariage chrétien fait en outre « participer » les époux chrétiens « à l’indissolubilité irrévocable qui lie le Christ à l’Eglise, son Epouse, qu’il aime jusqu’à la fin des temps ». Ils deviennent ainsi « un ‘signe’ (…) de la fidélité inlassable de l’amour de Dieu et de Jésus-Christ pour tous les hommes, pour tout homme ».

Enfin, tout « mariage est le fondement de cette communauté plus large qu’est la famille, puisque l’institution même du mariage et l’amour conjugal sont ordonnés à la procréation et à l’éducation des enfants dans lesquels ils trouvent leur couronnement ». Tout mariage doit donc être ouvert à la vie, mais entre deux baptisés, il tend par surcroît « à rendre les époux disponibles pour coopérer courageusement à l’amour du Créateur et du Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et enrichir sa propre famille ». Les époux chrétiens ne sont donc pas seulement chargés d’une « transmission responsable de la vie », avec la tâche éducative irremplaçable qui est liée. Comme parents liés par le sacrement du mariage, ils sont investis d’un « ‘ministère’ authentique », « si grand et si beau que saint Thomas n’hésite pas à le comparer au ministère des prêtres : ‘Certains propagent et entretiennent la vie spirituelle par un ministère uniquement spirituel, et cela revient au sacrement de l’ordre ; d’autres le font pour la vie à la fois corporelle et spirituelle, et cela se réalise par le sacrement de mariage, dans lequel l’homme et la femme s’unissent pour engendrer les enfants et leur enseigner le culte de Dieu’ ».

 

Tout cela fait de la famille « comme ‘une Eglise en miniature’ », « Ecclesia domestica » selon l’expression du Concile Vatican II, c’est-à-dire « une image vivante (…) du mystère même de l’Eglise », « au point de participer, à sa façon, à la mission de salut qui lui est propre ».

Le Christ est en effet Prophète, et son Eglise, à sa suite, annonce elle aussi inlassablement la Parole de Dieu. La famille chrétienne participe à cette mission, en étant un lieu où la foi est affirmée, partagée, communiquée, soutenue. Cela se fait d’abord en son sein, dans la mesure où les parents s’épaulent mutuellement dans la foi et travaillent ensemble à la transmettre à leurs enfants (qui, à leur tour, leur permettent de l’approfondir). Il y a là un « ministère d’évangélisation et de catéchèse » absolument « original et irremplaçable ». Mais « l’Eglise domestique est appelée à être un signe lumineux de la présence du Christ et de son amour également pour ‘ceux qui sont loin’, pour les familles qui ne croient pas encore et même pour les familles chrétiennes qui ne vivent plus en cohérence avec la foi reçue ». Elle est par là invitée « ‘par son exemple et par son témoignage’ à éclairer ‘ceux qui cherchent la vérité’ ».

Le Christ est également Prêtre, et son Peuple, l’Eglise, est un Peuple sacerdotal. A son tour, la famille chrétienne est investie d’un « rôle sacerdotal » : elle « est appelée à se sanctifier et à sanctifier la communauté ecclésiale et le monde ». Elle le fait en unissant toujours plus ses membres par l’amour mutuel dans le Christ. Cela passe nécessairement par la participation à l’Eucharistie, qui est « la source même du mariage chrétien » en tant qu’elle rend présente « l’alliance d’amour entre le Christ et l’Eglise ». Mais on ne saurait oublier non plus que « le repentir et le pardon mutuel au sein de la famille chrétienne, si importants dans la vie quotidienne, trouvent leur moment sacramentel spécifique dans la pénitence chrétienne ». La « prière familiale » enfin ne peut être négligée : le Pape n’hésite pas à en donner les traits caractéristiques, que l’on sent tirés de son expérience d’enfant et de pasteur (voir encadré).

 

Enfin, le Christ est Roi, son Règne est tout d’amour et de service, et l’Eglise vit en profondeur de cette attitude. « Animée et soutenue par le commandement nouveau de l’amour, la famille chrétienne vit l’accueil, le respect, le service de tout homme, considéré toujours dans sa dignité de personne et de fils de Dieu. Il doit en être ainsi, tout d’abord à l’intérieur et au bénéfice du couple et de la famille, grâce à l’engagement quotidien dans la promotion d’une authentique communauté de personnes, fondée et alimentée par la communion des cœurs. Ensuite, ce comportement doit se développer dans le cercle plus vaste de la communauté ecclésiale, à l’intérieur de laquelle la famille chrétienne est insérée ». Plus encore, « la charité dépasse l’horizon des frères dans la foi, parce que ‘tout homme est mon frère’ ; en chaque homme, surtout s’il est pauvre, faible, souffrant et injustement traité, la charité sait découvrir le visage du Christ et un frère à aimer et à servir ».

Telle est la mission de la famille. Finalement, il s’agit « de garder, de révéler et de communiquer l’amour, reflet vivant et participation réelle de l’amour de Dieu pour l’humanité et de l’amour du Christ Seigneur pour l’Eglise son Epouse ». Et c’est précisément à refléter cet amour indissoluble, fidèle et fécond que s’engagent les époux chrétiens lorsqu’ils se marient.

 

 

 

S. Jean-Paul II parle de la prière familiale (Familiaris consortio, n°59-60)

« La prière familiale a ses caractéristiques.

Elle est une prière faite en commun : mari et femme ensemble, parents et enfants ensemble (…).

La prière familiale a comme contenu original la vie même de la famille qui, à travers ses divers épisodes, est interprétée comme une vocation venant de Dieu et réalisée comme une réponse filiale à son appel : joies et peines, espoirs et tristesses, naissances et anniversaires, commémoration du mariage des parents, départs, absences et retours, choix importants et décisifs, la mort des êtres chers, etc., sont des signes de la présence aimante de Dieu dans l’histoire de la famille, et ces événements doivent aussi devenir un moment favorable d’action de grâces, de supplication et d’abandon confiant de la famille entre les mains du Père commun qui est aux cieux (…) »

« Sur la base de leur dignité et de leur mission, les parents chrétiens ont le devoir spécifique d’éduquer leurs enfants à la prière, de les introduire à la découverte progressive du mystère de Dieu et à l’entretien personnel avec lui (…)

L’exemple concret, autrement dit le témoignage vivant des parents, est un élément fondamental et irremplaçable de l’éducation à la prière : c’est seulement en priant avec leurs enfants que le père et la mère, tandis qu’ils accomplissent leur sacerdoce royal, pénètrent profondément le cœur de leurs enfants, en y laissant des traces que les événements de la vie ne réussiront pas à effacer ».