Chrétiens d’Irak : ne les abandonnons pas !

Une semaine avant Mgr Marc Aillet, du 22 au 24 octobre dernier, Marc Fromager était en Irak et plus précisément dans la région kurde, entre Erbil, Dohuk et Al-Qosh. Il y a rencontré les chrétiens réfugiés qui ont tout perdu et qui comptent sur nous ! Par Marc Fromager, directeur de l’Aide à l’Eglise en Détresse

L’objet du déplacement était triple : leur dire qu’on ne les oublie pas et qu’on se mobilise pour eux, évaluer leurs besoins et voir ce qui a déjà été fait et enfin, concrètement leur apporter une aide massive. De ce déplacement, il en ressort les cinq points suivants :

1er point : avant de parler plus particulièrement des chrétiens, n'oublions pas toutes les autres victimes. Il y a les yézidis mais aussi les chiites chassés par les sunnites et les sunnites chassés par les chiites et même les sunnites qui ne sont pas assez sunnites aux yeux de l'Etat islamique.

Aujourd'hui, il y a 1,3 million de réfugiés au nord de l'Irak, dont à peu près 10% de chrétiens. On peut noter que ce pourcentage est largement supérieur au pourcentage de chrétiens en Irak (de l'ordre de 1%). On peut dire que les chrétiens sont proportionnellement dix fois plus représentés parmi les réfugiés.

2ème point : l’Etat islamique agit-il au nom de l'islam? C’est une question qui se pose. Beaucoup de déclarations ont été faites pour bien dissocier l’Etat islamique de l’islam et cela a été une bonne chose. Certes, il faut éviter l’amalgame. Oui, ce sont des terroristes. Oui, la plupart des musulmans ne sont pas comme eux. Et oui, la plupart de leurs victimes sont des musulmans.

Mais, c'est bien au nom de l'islam wahhabite (islam rigoriste enseigné et exporté par l'Arabie Saoudite et le Qatar) qu'ils font ce qu'ils font. Ils veulent imposer la charia, ils veulent recréer le califat, ils appliquent l’islam rigoriste tel qu’il est vécu dans la péninsule arabique. On ne peut donc pas simplement déclarer que l'Etat islamique n'a rien à voir avec l'islam.

3ème point : se pose alors une triple question à laquelle il faudra répondre. Premièrement, comment résoudre le problème de la violence qui est posé par le Coran? Que faire par exemple des nombreux versets qui sont des invitations explicites à la violence ?

Deuxièmement, comment opérer la distinction entre le politique et le religieux? Les deux champs sont étroitement entremêlés dans l'islam. Or cette confusion entraîne de réelles difficultés à partir du moment où une population n’est pas strictement homogène sur le plan religieux, s’entend par là strictement musulmane et plus précisément musulmane radicale.

Troisièmement, comment reconnaître l'altérité? La présence de l'autre, celui qui croit différemment, voire dans un autre Dieu, voire pas du tout... Il n’y aura pas de paix tant que cette question n’aura pas été résolue. Si on arrivait à avancer sur ces questions, cette crise, en dépit de tout, aura été salutaire.

4ème point : qu’en est-il donc des chrétiens ? En un mot, c'est la catastrophe ! Ils n'ont plus rien ! Ils ont tout perdu en partant précipitamment et personne ne les aide, hormis l'Eglise sur place. Le gouvernement irakien ne fait rien pour eux. Les autorités kurdes les ont accueillis et c’est déjà ça, mais elles ne font pas grand-chose de plus.Sans aide extérieure, ces personnes seraient livrées à elles-mêmes.

D’autre part, ils sont traumatisés par ce qu’ils viennent d’endurer – la fuite de leurs villes et villages et l’apparente impossibilité de rentrer chez eux – les chrétiens sont profondément abattus. Leur avenir semble totalement bouché. Ils n'oublient pas que ce n'est pas la première fois qu'ils sont déportés et réfugiés dans leur propre pays. Leur massacre par les turcs et les kurdes au début du XXème siècle reste profondément enraciné dans leur mémoire et on peut le comprendre.

Enfin, ils ne sont pas à l'abri d'un nouveau massacre si jamais l’Etat islamique continuait à avancer.

5ème et dernier point : que faire? Tout d’abord, les aider : l’AED vient d’envoyer 4 millions € pour construire des logements et des écoles pour les chrétiens mais aussi pour l’aide alimentaire qui reste urgente. Nous construisons des camps de mobile homes, on les appelle des caravanes, qui permettent aux personnes d’être à l’abri et chauffées. L’installation d’eau chaude vient enfin d’être réalisée, les réfugiés sont contents. Nous construisons également huit écoles et cela redonnera espoir à cette génération d’enfants que nous voulons sauver. Pour Noël, nous allons enfin distribuer 15.000 paquets cadeau à ces enfants, là aussi afin de maintenir l’espérance.

Ensuite, deuxième possibilité : leur exprimer notre proximité. Cela peut se faire de manière symbolique – des T-shirts noun, des badges ou des bougies noun. Je rappelle que la lettre noun est la lettre N en arabe et qu’elle a servi à désigner les maisons des chrétiens, considérés comme étant nazaréens, d’où la lettre N, lors de la prise de Mossoul. Il y a aussi évidemment les rassemblements qui expriment notre proximité. D’une manière ou d’une autre, sachez que l'écho de ces mobilisations leur parvient et les encourage.

Que faire enfin si ce n’est de prier pour eux : c'est ce qu'ils nous demandent, pour rester fidèles au Christ. Après tout, ils auraient humainement parlant dû apostasier, ce qui leur aurait permis de rester en sécurité chez eux et de ne pas tout perdre. Or, ils sont restés fidèles au Christ malgré tout. Qu'aurions-nous fait à leur place?

C’est bien par fidélité au Christ qu’ils endurent aujourd’hui cette épreuve. Ils méritent plus que notre respect. Nous ne les abandonnerons pas.

Prenons du recul

Nous devons d’autant moins les abandonner que leur situation précaire risque malheureusement de durer. Devant les exactions de l’Etat islamique (EI), une coalition menée par les Etats-Unis a été activée, mais son objectif est-il vraiment de contrer cette terrible menace ?

Officiellement, cette troisième guerre d’Irak a évidemment comme visée de contrer l’EI en l’affaiblissant avant de le réduire à néant. Néanmoins, un bref rappel des deux premières guerres d’Irak devrait suffire à nous inspirer, à tout le moins, une certaine circonspection.

Bien entendu, nous n’évoquons ici que les interventions occidentales car sinon, il faudrait également rappeler l’effroyable carnage de la guerre Irak - Iran pendant les années 80, avec un million de morts à la clé dans chaque camp. Cela étant, il y avait également une intervention occidentale puisque nous réussissions à vendre des armes aux deux parties en veillant à un certain équilibre des forces afin de permettre au conflit de durer.

La première guerre du Golfe (1991) avait pour objectif la libération du Koweït, envahi par l’Irak. On avait encore à cette époque le souci de défendre l’intégrité territoriale des pays de la région, ce qui a visiblement disparu.

Passons sur les douze années d’embargo anglo-américain qui auront fait plus de 500.000 morts, notamment des enfants, faute d’accès à de la nourriture et des médicaments suffisants. La deuxième guerre du Golfe (2003) a entièrement reposé sur un mensonge massif, celui des armes de destruction massive (on se rappelle de Colin Powell avec son petit tube de lait en poudre).

Concernant la troisième guerre (2014), comment ne pas se réjouir de la volonté internationale de mettre un terme à la menace globale que représente l’EI ? Or, la question est : veut-on vraiment en finir avec l’EI ? Deux aspects de la stratégie américaine laissent planer un doute : l’absence de troupes au sol et l’augmentation du soutien à l’opposition syrienne.

On peut bombarder les positions de l’EI pour circonscrire leur territoire, et les bombardements actuels se limitent en réalité à empêcher la chute d’Erbil et de Bagdad, mais cela ne suffira jamais à anéantir l’EI. D’autre part, on avait cru comprendre que l’EI s’était renforcé du fait de la déliquescence des Etats de la région, Syrie en tête. L’EI est né et se fait entendre en Irak mais c’est bien dans les décombres du chaos syrien qu’il s’est renforcé et aguerri. On pourrait donc imaginer qu’il faille aujourd’hui renforcer les Etats (gouvernement irakien, armée libanaise, régime syrien) pour éradiquer l’EI mais on fait le contraire. Sans traiter l’EI en Syrie, son élimination paraît donc peu vraisemblable et donc visiblement non prioritaire.

Les Etats-Unis s’autorisent toutefois de bombarder la Syrie si nécessaire et ce sans aucune coopération avec le régime syrien, qui s’est pourtant déclaré prêt à collaborer dans la lutte anti-EI. Comment ne pas finir par suspecter, dans ces conditions et au vu du passé récent, l’objectif réel de cette troisième guerre d’Irak d’être en réalité la poursuite du renversement du régime syrien ? Plus besoin d’armes de destruction massive (même si on a tenté à nouveau le même mensonge qu’en 2003, avant de réaliser que c’était probablement les rebelles qui avaient utilisé les armes chimiques en Syrie) : on a maintenant l’EI qui nous sert de couverture et qui nous permettra d’opérer en Syrie avec la bénédiction de l’opinion occidentale.

Il y aura aussi bien sûr la bénédiction de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de la Turquie qui n’ont pas abandonné leur objectif premier et qui explique la crise syrienne : le remplacement du régime alaouite pro-iranien de Damas par des forces sunnites, évidemment radicales et de préférence wahhabite ou wahhabisante.

Dans la guerre qui oppose aujourd’hui les sunnites aux chiites, on peut constater que leur objectif est cohérent. Quelle cohérence détecter par contre dans la stratégie américaine ? Faire plaisir à ses alliés traditionnels en vertu du pacte signé à bord du Quincy, reconduit pour 60 ans en 2005 par Bush ? Mais pourquoi systématiquement privilégier les islamistes les plus radicaux ? (Les Américains ont été très contrariés par la chute des Frères musulmans en Egypte…) On finirait par croire qu’ils favorisent les éléments les plus rétrogrades et violents de l’islam pour maintenir à la fois le chaos et, de ce fait, leur pouvoir dans la région.

Et les chrétiens d’Orient dans tout ça ? C’est vraiment le dernier de leurs soucis ! Et la France dans tout ça ? On propose de faire venir les chrétiens en France (on joue donc le jeu des islamistes) mais en réalité, on ne leur délivre pas de visas. Encore des paroles… Malheureusement, on peut craindre que ce ne soit également le dernier de nos soucis, du moins de nos autorités.

C’est pourquoi la responsabilité de leur sort nous incombe. Nous ne pourrons pas tout faire, nous ne pourrons pas bouleverser le grand jeu géopolitique en grande partie responsable de ce chaos, mais ce que nous pouvons faire, les soutenir spirituellement et matériellement, nous nous devons de le faire. Ils comptent sur nous !