Quand la charité vainc la paranoïa

Quand la charité vainc la paranoïa

La fondation et les premières années d’existence de l’œuvre du Père Cestac ne furent pas toujours faciles, notamment en raison de l’acharnement d’un célèbre écrivain et homme politique de l’époque : Augustin Chaho. Par Alexandre de La Cerda, de l’Académie des Jeux Floraux

 

Lors du terrible hiver de 1838 qui fit de nombreux orphelins, la mairie de Bayonne avait assigné à un prêtre bayonnais « une maison contre le cimetière dont personne ne voulait devenir acquéreur ni locataire à cause de sa situation : c’est là, tout à côté de la mort, que se forma cette œuvre de vie ». Des jeunes filles « que la misère avait jetées dans le vice » seront recueillies par l’abbé Louis-Edouard Cestac et sa pieuse sœur. Puis, ce fut la fondation, au milieu d’une mer de sable à l’orée du pignada de Chiberta, de Notre-Dame-du-Refuge et l’installation des Pénitentes de Marie : c’est la naissance de la congrégation des Servantes de Marie, destinées à l’enseignement.

De nos jours, cette œuvre a beaucoup prospéré en dehors même de la France, en Espagne, ainsi qu’en Amérique du Sud, en Afrique et jusqu'en Inde. Et à Anglet, parmi les religieuses de la congrégation des Servantes de Marie, les Solitaires de Saint-Bernard ou Bernardines, vivent selon une règle monastique impliquant un certain retrait. Si le couvent cultive des produits agricoles vendus sur place (en particulier le renommé piment vert local obtenu grâce à une sélection de plants effectuée par les « sœurs maraîchères »), l’essentiel de l’œuvre concerne les activités sociales : crèche, maison d’enfants et Service Accueil Famille, Foyer de Vie pour femmes en difficulté, Maison de retraite et plusieurs établissements scolaires dont, sur place, le collège Stella Maris et le lycée technique et professionnel Sainte-Anne.

Mais, malgré l’aide de la Providence (et divers dons, souvent survenus au moment opportun, du financier bayonnais Laffitte – neveu du banquier – jusqu’aux Laborde-Noguez), la fondation et les premières années d’existence de l’œuvre du Père Cestac ne constituèrent pas un « long fleuve tranquille »…

Il convient d’abord de rappeler le contexte de l’époque : la profonde piété régnant dans toutes les couches de la population et l’attachement de la municipalité à défendre les congrégations et leurs établissements au moment où déjà sévissait un anticléricalisme nourri de la propagande des Loges maçonniques activement engagées dans le renversement du gouvernement du roi Louis-Philippe en 1848. Bayonne, soumise à un fort courant d’échanges commerciaux et intellectuels divers, en dénombrera plus d’une douzaine, d’obédiences différentes. Fondée en 1743 et pilier du Grand Orient de France, la « Zélée » compta parmi ses membres des acteurs économiques importants tels Jacques Laffitte ou Frédéric Bastiat, ainsi qu’Augustin Chaho, publiciste considéré comme un précurseur du nationalisme basque. Egalement pionnier du laïcisme et du républicanisme au Pays basque, particulièrement à Bayonne où il assura le triomphe de la République et la pourvut, même, de l’adhésion du clergé (*), Chaho fut un contradicteur impitoyable – pour ne pas dire persécuteur – de l’œuvre du Père Cestac. En fait, dès le début, on reprocha à son initiative charitable de mélanger orphelines et anciennes prostituées repenties alors que, dans la réalité, elles étaient séparées. La presse locale fut le moteur principal de ces critiques.

Dès sa création par Chaho (dont la plume à l’occasion acrimonieuse, lui valut quelques duels), l’« Ariel », qui parut à Bayonne trois fois par semaine entre octobre 1844 et février 1852, engagea le fer avec le Père Cestac, surnommé « orphelinophile » et même « prostitutophile », en le présentant ainsi : « L’abbé Cestac, entrepreneur général de lessives et de blanchissages, grand paillassier de la garnison de Bayonne, fabricant et expéditeur à l’étranger de fleurs artificielles, lingère, couturière, repasseur en grand, maquignon, agriculteur, marchand de lapins, de légumes, de volailles, de cochons, fabricant de statuettes et de magots plus chinois que religieux, convertisseur de filles de joie, prédicateur, confesseur, martyr de l’Ariel » (20 septembre 1846). D’autres journaux, d’une diffusion supérieure aux 350 exemplaires imprimés par Chaho, contribuaient tout autant à mettre le Père Cestac au ban de la société, en l’accusant d’affamer et de maltraiter, voire de séquestrer ses protégées,  jusqu’à inquiéter les autorités religieuses du diocèse. Le saint homme ne répondit pratiquement jamais aux calomnies ni aux insultes, malgré des souffrances avérées : « Chaque fois que j’allais à Bayonne, je me voyais l’opprobre des hommes et l’abjection du peuple », se plaignait-il. L’anarchie qui s’empara du pays lors du renversement du roi Louis-Philippe deux ans plus tard n’épargna guère Bayonne ni Anglet, « des exaltés ou des fanatiques de la Révolution » s’en prenant même « aux pénitentes travaillant dans les champs ou dans leur cloître », les invectivant ou les « menaçant de dispersion, poursuivant les religieuses jusque dans leurs cellules »… Mais leurs prières ardentes à saint Michel et l’attitude courageuse de l’Abbé, en particulier lorsqu’il dut faire front aux « hurlements formidables » des ouvriers d’un « atelier national » situé sur son passage, qui le menacèrent, sur son âne, « tel un troupeau d’hyènes à la vue d’une proie » (**), leurs firent surmonter ces épreuves.

Aspirant à la députation et désireux de gagner des voix – même catholiques -, Chaho commença à mettre de l’eau dans son vin, d’autant plus qu’il fut sensible au geste du Père Cestac qui lui rendit visite pour s’enquérir de sa santé : le redoutable polémiste gisait alors grièvement blessé à la suite d’un accident de son cabriolet brutalement renversé au cours d’un déplacement électoral. « J’ai lieu de croire que son cœur (de Chaho, ndlr.) fut touché, car depuis ce moment, toute attaque cessa et la paix revint ! », notait le religieux.

Pas au point, toutefois, de reconsidérer son aversion pour une religion que Chaho accusait de « vouer aux supplices éternels le réprouvé » qu’il pensait être « à cause de son inversion sexuelle » (***)… D’ailleurs, ne fut-il pas le premier Basque inhumé au pays en dehors de tout rite religieux ?

Si, à l’image de ses contemporains bayonnais, le poète gascon Isidore Salles traitait de « Praube Chaho » - dans une élégie qu’il consacrait au redouté polémiste -, « pouète ou proufète, au Poun Mayou que damourabe », nous préférerons assurément ce sonnet écrit en 1867 par l’abbé Charles Félix Godard en hommage à l’Abbé Cestac (lors de la restauration de la statue de la Sainte Vierge provenant de l’ancienne chapelle du Couvent Saint-Bernard) :

 

            « Bon Père, à Saint-Bernard, au printemps de votre âge,

            La célèbre Madone exauçant vos parents,

            De la voix, tout à coup, vous fit rendre l’usage,

            Aux regards ébahis de nombreux assistants.

            Voici, de sa statue, une fidèle image,

            Oui, c’est bien là, Marie, avec ses traits touchants,

            Qui, par amour pour nous, donnant tout sans partage,

            Laisse échapper Jésus de ses bras caressants ;

            Daignez donc l’accepter, je vous en fais hommage,

            Si de mon amitié c’est un trop faible gage,

            Que d’un bienfait du Ciel ce soit le souvenir.

            Et quand vous penserez au Curé du village

            Sans faire à Saint-Bernard d’autre pèlerinage,

            Priez la Bonne Vierge et faites m’en bénir. »

 

(*) « L’âme basque » de Roland Moreau

(**) « Le vénérable Louis-Edouard Cestac » du chanoine P. Bordarrampé

(***) « Augustin Chaho » de Joseph Zabalo