Comment concilier science et foi ?

Comment concilier science et foi ?

L’ostension exceptionnelle du Saint-Suaire de Turin à partir du 19 avril, à l’occasion du bicentenaire de la naissance de don Bosco, nous rappelle une question éternelle : Faut-il les opposer science et foi ? Est-ce possible de les concilier ? Par le Dr Patrick Theillier

 
« La raison et la foi sont comme les deux ailes
qui permettent à l’esprit humain
de s’élever jusqu’à la contemplation de la vérité ».
Jean-Paul II

           

C’est la magnifique image que donnait saint Jean-Paul II dès le début de     son encyclique Fides et Ratio publiée à la veille du troisième millénaire : la foi et la raison sont faites pour s’entendre et non pour s’opposer ;  la foi a besoin de la raison et la raison de la foi. Le divorce de la foi et de la raison a des conséquences désastreuses, aussi bien pour la foi que pour la raison. L’une comme l’autre sont au service de l’unique vérité par deux approches distinctes mais nullement opposées.

L’enjeu est vital, aussi bien pour les hommes de science que pour les hommes de foi.

Il faut d’abord considérer conjointement ces deux ordres différents de connaissance avec leurs lois respectives : la connaissance scientifique, d’un côté, et la connaissance de foi, de l’autre. Distinction aujourd’hui reconnue, distinction qui n’est pas séparation. Le discours scientifique est celui de la causalité (un phénomène est expliqué par une loi), et le discours de la foi celui de la finalité (tout phénomène a une explication, un sens). Ne pas distinguer science et foi risque de faire tomber dans une fausse science et une fausse religion par confusion des genres. Les séparer laisse en question trop d’interrogations auxquelles la science est tentée de répondre alors qu’elles sont du ressort de la foi religieuse.

 La science et la foi ne sont pas deux ennemis irréconciliables. La religion ne disparaît pas au fur et à mesure que la science fait des découvertes. Au contraire, plus les choses sont scientifiquement expliquées, plus elles appellent une contemplation religieuse. « Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science ramène à Dieu » disait Pasteur. L’esprit et la matière sont plus unis qu’on ne le croit ! Pour l’Eglise, rien ne peut plus favoriser la religion que la recherche du vrai que poursuit la science. Mieux nous connaîtrons la création et ses lois, mieux nous connaîtrons le Créateur et ses mystères.

Il est aussi important de ne pas se laisser conditionner par cette tendance à croire de bonne foi que tout ce qui se dit « scientifique » relève d’une vérité infaillible. La science n’est pas immuable, elle est en perpétuelle évolution. La conduite scientifique la plus avancée n’envisage d’ailleurs plus ses conclusions en référence à l’absolu, à l’universel et au définitif, mais elle est marquée plutôt par le relatif, le provisoire et le réformable.

Sinon, on tombe dans le scientisme qui prétend posséder la vérité et tout expliquer. La vérité scientifique n’est pas la seule vérité. Malheureusement le scientisme pollue encore les esprits quand on croit que « la science est à elle-même sa propre philosophie » (Auguste Comte).

Il  n’est pas rare non plus de voir des scientifiques très irrationnels en matière de religion se permettre parfois de juger de la foi alors qu’ils n’y connaissent rien, ou d’autres encore qui pensent que la foi est d’abord une adhésion à des dogmes extérieurs qui ne touchent pas notre intelligence et moins encore notre existence.

Il ne faut pas confondre les domaines. La Bible, elle, n’est pas une revue scientifique : elle ne doit pas être lue à la lettre, de façon littérale (concordisme) : la Bible est un écrit inspiré qui ne cherche pas à donner une explication rationnelle des choses, mais à en poser le fondement et le sens. La science s’occupe de la question du comment des choses et elle s’appuie sur le vérifiable. Ceci ne doit pas empêcher la foi de rechercher le pourquoi des mêmes choses, en s’appuyant d’abord sur la Parole de Dieu même, révélée en son Fils unique. La foi, nous la recevons de la Révélation. Il n’y a aucun conflit de principe entre l’ordre du comment et celui du pourquoi.

Une difficulté vient de ce que la science est tellement omniprésente qu’à la limite il semblerait tellement plus normal que la foi repose sur elle ! C’est tout à fait utopique. Il y aurait amalgame, confusion, qui ne servirait ni la science ni la foi. Ce qui ne signifie pas que l’étude de la religion rejette tout raisonnement logique, au contraire. C’est aussi avec sa raison que l’homme croit.

Mais, à partir du siècle des Lumières, la science a annexé la raison, donnant à penser que celle-ci n’a d’égale que celle-là. C’est tellement facile de parler de « l’obscurantisme » de la religion et de « l’objectivité » scientifique ! Or il y a autant d’irraison et de mythe dans la science qu’il y a de raison dans la religion. La raison appartient autant aux religions qu’aux sciences. Une grande partie de la raison n’est pas scientifique. Et la foi sans la raison n’est que fidéisme (où l’on croit que la foi repose sur le sentiment et non sur la raison).  

            La raison coupée de la foi conduit à un hyper-rationalisme exacerbé qui tient pour suspect le sacré, le mystère, l’invisible (et le miracle) : tout ce qui n’est pas renouvelable par l’expérimentation, qui ne repose pas sur des démonstrations et des preuves, n’aurait pas d’intérêt, pas de valeur.

            Dans cette optique, on n’acceptera de signes de Dieu que dans le cadre de critères purement humains, laborieusement construits par la raison, en s’efforçant de les y faire rentrer à tout prix sous peine de nullité, cédant à un juridisme légaliste.

            Ou bien encore, tout phénomène surnaturel devra rentrer dans les limites de la science, comme si on pouvait expliquer scientifiquement l’Incarnation, la naissance virginale de Jésus ou la transsubstantiation !

            Ainsi dans la reconnaissance des miracles de guérison. L’approche d’un tel fait ne peut être que médico-spirituelle, dans un dialogue confiant et humble entre la science médicale et la foi. Une médecine, sûre d’elle et globalisante, trouvera toujours une bonne raison de ne pas y croire ; une foi, sûre d’elle et globalisante, risquera de voir partout des miracles et tombera dans le fidéisme.

La raison dissociée de la foi et la foi dissociée de la raison ne mènent à rien.

Il reste une difficulté : science et foi constituent deux approches différentes d’une seule réalité, de la même vérité. Mais, quelle vérité ? « L’absence de vérité est la véritable misère de l’homme » disait Benoit XVI, et remplacer la vérité par « les valeurs » (dont on préfère parler aujourd’hui !) n’est pas juste : « Les valeurs tirent leur caractère inaliénable de leur vérité même et du fait qu’elles correspondent à de vraies exigences de la nature », rappelant par là l’importance de la loi naturelle. Et s’il n’y a plus de vérité, c’est que : «  notre époque est malade de la conscience, lieu d’accès de la vérité ». Notre culture a peu à peu renoncé à éduquer la conscience. Le pape émérite parlait d’une « tendance autodestructrice de la culture » : on laisse les individus ne considérer que leurs intérêts immédiats tels qu’ils le comprennent superficiellement et à court terme. L’Etat ne légifère plus en fonction du bien mais du consensus majoritaire d’un moment. Le chemin de la vie et celui de la mort sont devenus matière à option !

            Envers la raison, la foi a alors une mission : la guérir de ses égarements et la rendre à elle-même. Benoit XVI insiste : « Ce qui caractérise la foi chrétienne, c’est le fait qu’elle ne sépare pas la rationalité de la religion, qu’elle ne les oppose pas l’une à l’autre, mais qu’elle les a unies dans une structure où toutes les deux doivent mutuellement se purifier et s’approfondir sans cesse ». Une des principales fonctions de la foi est de « proposer des solutions de salut à la raison en tant que raison, de ne pas lui faire violence, de ne pas lui rester extérieure, mais au contraire de la ramener à elle-même. L’instrument historique de la foi peut rendre libre la raison en tant que telle, de sorte que, réorientée par la foi, elle soit de nouveau à même de voir par elle-même »

[1] Toutes les citations sont du cardinal J. Ratzinger, extraites de deux livres : « Valeurs pour un temps de crise » et « Foi, vérité, tolérance » aux Editions Parole et Silence.

 

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