La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche de la divine Miséricorde (19 avril 2020)

La méditation du jour de Mgr Aillet - Dimanche de la divine Miséricorde (19 avril 2020)

La consécration de nous-mêmes et de la France : Jésus, j’ai confiance en toi !

Nous sommes heureux de nous rassembler à distance pour célébrer le deuxième dimanche de Pâques, jour octave de la Résurrection du Seigneur, que la tradition liturgique appelle le Dimanche de Quasimodo, des deux premiers mots de l’introït grégorien de la messe : « Quasi modo geniti infantes », « Comme des enfants nouveau-nés » (1 P 2, 2). Ces paroles font référence aux néophytes, qui sont normalement baptisés dans la nuit pascale, et qui, autrefois, déposaient l’aube la veille de ce dimanche, appelé aussi pour cette raison : « dimanche in albis » ; on les exhorte aujourd’hui à ne pas déposer la pureté symbolisée par l’aube du baptême qui signifie que désormais, ils ont « revêtu le Christ » (Ga 3, 28), selon la belle expression de saint Paul. Cette année, les baptêmes d’adultes ont été reportés, étant donné les circonstances, mais nous sommes quant à nous, renés à la grâce de notre baptême, nous qui avons rénové nos promesses baptismales dans la nuit pascale.

Nous sommes donc comme des enfants nouveau-nés ! Et c’est très important pour la démarche que nous allons faire aujourd’hui : une démarche personnelle de consécration de nous-mêmes, de nos familles et de la France au Sacré-Cœur de Jésus et au Cœur immaculé et douloureux de Marie qui sont inséparables dans l’œuvre de notre rédemption. Bien sûr que lorsque l’ensemble des évêques de France, dans un acte collégial, comme d’autres conférences épiscopales l’ont fait le 25 mars dernier, accomplira cette consécration, cela aura plus de poids ; et je sais que Mgr Eric de Moulins-Beaufort, Président de la Conférences es évêques de France y est sensible et se situe bien dans cette perspective ; il pense qu’il faudra un temps plus conséquent pour que le corps ecclésial en France se prépare à une telle démarche. Rien n’empêche toutefois qu’en vertu de votre baptême ou de mon épiscopat, comme successeur des apôtres, nous fassions cette démarche privée et personnelle et que nous l’étendions à la France. Nous appartenons charnellement à notre nation, communauté de communautés, famille de familles ; et les nations en tant que telles font partie du plan de salut de Dieu : dans son mandat missionnaire, Jésus envoie ses apôtres faire de toutes les nations des disciples et de les baptiser au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit (cf. Mt 28, 19) ; et lorsqu’il apparut pour la première fois aux onze réunis, le soir du premier jour de la semaine, d’après saint Luc, il dit à ses disciples : « Ainsi est-il écrit … que la conversion serait proclamée en son nom, pour le pardon des péchés, à toutes les nations » (Lc 24, 47). Et nous savons que la France a une vocation et une mission spéciale dans le dessein de Dieu, si l’on en croit les multiples interventions célestes aux heures les plus difficiles de son histoire, à commencer par l’Evangélisation de la Gaule dès la première heure. Les Papes n’ont-ils pas salué la France du titre de « Fille aînée de l’Eglise », et nous entendons encore résonner l’interpellation que nous fit saint Jean Paul II, le 1er juin 1980 au Bourget : « France, Fille aînée de l’Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême … France, fille de l’Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la sagesse éternelle » ?

Il va sans dire que c’est humblement, comme des enfants, des tout-petits, que nous voulons faire cette démarche. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, sinon nous risquons de rendre notre démarche stérile. Nous faisons un acte de confiance en Jésus et en Marie, en ce temps d’épreuve, et la confiance est le propre des enfants : « Si vous ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux » (Mt 18, 3). Un jour, Jésus exulta dans l’Esprit Saint et s’écria : « Père, Seigneur du Ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Lc 10, 21). Les Chefs du Peuple juif, les anciens et les scribes étaient surpris de constater l’assurance avec laquelle Pierre et Jean proclamaient l’évangile de la Résurrection, parce que « c’était des hommes sans culture et de simples particuliers » (Ac 4, 13). Nous sommes, nous aussi, de simples particuliers et, avec assurance, nous voulons étendre notre consécration personnelle à la France ! Comme des petits, nous préférons faire confiance au Seigneur, comme dit le Psaume : « Mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur que de compter sur les hommes ; mieux vaut s’appuyer sur le Seigneur que de compter sur les puissants » (Ps 117, 8-9).

Notre confiance et notre audace reposent principalement sur la Miséricorde du Seigneur. C’est le nouveau nom de ce deuxième dimanche de Pâques, que saint Jean Paul II lui a donné pour honorer la demande du Sacré-Cœur à sa petite compatriote polonaise, qu’il a lui-même canonisée, sainte Faustine Kowalska, à qui Jésus apparut en habit de lumière, lui découvrant la plaie de son cœur d’où jaillissaient deux rayons blanc et rouge, au moment même où était proclamé l’Evangile que nous venons d’entendre. Le récit que saint Jean nous fait des deux apparitions de Jésus aux onze, le soir du premier jour de la semaine et huit jours plus tard, transpire la Miséricorde. Alors qu’ils étaient réunis, les portes bien verrouillées, alors qu’ils étaient confinés comme nous, non par peur du coronavirus, mais « par crainte des juifs », « Jésus vint, et il était là au milieu d’eux » (Jn 20, 19). Son corps n’a plus les mêmes propriétés que notre corps physique, il vient sans déplacement local, mais il veut attester de la réalité de la résurrection de son corps, aussi leur montre-t-il les stigmates de sa passion : c’est avec le même corps qu’ils ont vu crucifié qu’il est ressuscité !

La première manifestation de sa Miséricorde, c’est la parole qu’il leur adresse : « La paix soit avec vous ! », qui revient trois fois dans le récit. A ceux qui l’ont abandonné, renié, trahi, il n’a qu’une parole de pardon et de réconciliation. Même envers Thomas, l’incrédule, qui n’était pas là le premier soir et qui ne voulait pas croire ses frères qui lui disaient : « Nous avons vu le Seigneur ! » (Jn 20, 25). Avec beaucoup de délicatesse, Jésus lui montre dans ses mains la marque des clous et la plaie de son côté : « Cesse d’être incrédule, sois croyant » (Jn 20, 27), ce qui nous vaudra la plus belle profession de foi : « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20, 28) : c’est la première fois que Jésus est appelé « mon Dieu » ! Et Jésus d’ajouter : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu » (Jn 20, 29). Qui mieux que Marie est englobée dans cette béatitude ? Sans doute, je veux croire qu’elle fut la première avoir été visitée par le Ressuscité au matin de Pâques, même si les évangiles n’en disent mot. Mais elle a cru avant d‘avoir vu : le samedi saint, elle croit que Jésus ressuscitera d’entre les morts, comme l’ont annoncé les Ecritures !

Il faut nous arrêter sur la plaie du côté. Saint Luc, dans son récit parallèle, ne parle que des mains et des pieds. Nous ne sommes pas étonnés de trouver mention chez saint Jean de la plaie du côté : n’est-il pas le témoin privilégié de la blessure du côté de Jésus sur la Croix, d’où ont jailli le sang et l’eau, et n’avait-il pas été impressionnée par ce phénomène jusqu’à appuyer son témoignage (cf. Jn 19, 34-37) ? C’est le côté transpercé de Jésus d’où jaillit le flot de sa Miséricorde : « Ce cœur qui a tant aimé les hommes … et qui n’en reçoit qu’ingratitude », selon les révélations du sacré-Cœur de Jésus à Sainte Marguerite-Marie Alacoque, à Paray le Monial. La blessure du cœur de Jésus, signe par excellence des offenses et de l’opprobre qu’il reçoit de nous, n’exhale pas l’amertume mais un flot de miséricorde. Jésus manifeste sa compassion pour ceux qui l’offensent si impunément et il déverse sur eux son pardon et sa paix.

Voilà pourquoi nous nous présentons aujourd’hui avec nos manquements, nos péchés personnels et les infidélités de la France à l’alliance avec la Sagesses éternelle. Nous avons bien conscience que nous sommes aussi responsables de ces infidélités de la France. La France, Fille aînée de l’Eglise, qui a évincé Dieu de son horizon, qui a considéré que le Christ était une pierre inapte à la construction de la société qu’elle prétendait édifier sans Dieu, une société où l’on vit comme si Dieu n’existait pas ! Elle a transgressé les paroles de l’Alliance par de multiples atteintes à la dignité inviolable de la personne humaine depuis la conception jusqu’à la mort naturelle, à la dignité du mariage et de la famille, à la solidarité entre les générations et les citoyens, à commencer par les plus fragiles, au nom d’un individualisme forcené, de la revendication d’une liberté individuelle absolue et au nom de l’argent-roi. Le Pape François a résumé dans un raccourci saisissant ces péchés de notre temps, dans son homélie de la Vigile pascale : « Faisons taire le cri de mort, ça suffit les guerres ! Que s’arrête la production et le commerce des armes, parce que c’est de pain et non de fusils dont nous avons besoin. Que cessent les avortements qui tuent la vie innocente. Que s’ouvrent les mains qui ont, pour remplir les mains vides de ceux qui sont privés du nécessaire ». Nous ne dénonçons pas ces infidélités de la France sans le repentir de nos propres péchés, car nous sommes partie prenante de ces infidélités. Alors, nous crions avec Jésus : « Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). Nous appelons sur nos familles et sur la France cette paix que seul Jésus peut nous donner. Car, comme dit le psaume : « La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux » (Ps 117, 22-23).

C’est son offrande en sacrifice d’expiation pour les péchés qui nous a valu une telle miséricorde. C’est pourquoi nous voulons prendre notre part, en renouvelant l’offrande de nous-mêmes en union avec Jésus : nous nous engageons à combattre le mal dans notre vie et à promouvoir le bien de la charité autour de nous, en particulier le Bien commun de la société, pour que la paix et la Miséricorde se déversent dans nos familles et sur la France, en ce temps d’épreuve. C’est dans ces dispositions de confiance, d’humilité et de don de soi que nous nous consacrerons et que nous consacrerons la France au Sacré-Cœur de Jésus et au Cœur immaculé et douloureux de Marie. Amen.