Le temps de la réparation

Le temps de la réparation

Éditorial de Monseigneur Marc Aillet paru dans la revue diocésaine "Notre Église" de novembre 2021

À l’heure où j’écris ces lignes, les évêques de France s’apprêtent à se retrouver à Lourdes pour leur Assemblée plénière de novembre, où il sera évidemment question du Rapport de la CIASE qui a eu l’effet-tsunami que nous savons. Je rappelle que ce sont la CEF et la CORREF qui ont pris la décision en 2018 de faire appel à une Commission indépendante pour enquêter sur les abus sexuels dans l’Eglise au cours des années 1950-2020, évaluer la manière dont l’Institution a géré ces scandales sur toute cette période et donner des recommandations pour faire de l’Eglise une Maison plus sûre.

En soi, ce n’est pas tant le nombre estimé par le Rapport qui doit nous horrifier, mais bien la nature des actes qui ont été commis. Déjà, dans l’Evangile, Jésus condamne avec une rare sévérité celui qui est un scandale « pour un seul de ces petits qui croient en lui » : « Il est préférable pour lui qu’on lui accroche au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’il soit englouti en pleine mer […] Malheureux celui par qui le scandale arrive » (Mt 18, 6-7). Le souci des victimes, mis au cœur de la question des abus, nous oblige sans doute à traiter sévèrement les coupables, en leur appliquant des sanctions pénales proportionnées, au civil comme au canonique. Il s’agit aussi et plus encore aujourd’hui, comme les évêques de France s’y sont engagés, à mettre en œuvre un processus de « reconnaissance de la souffrance » : la conscience davantage partagée aujourd’hui du drame existentiel, humain et spirituel, vécu par les victimes d’abus, en particulier quand ils sont perpétrés par des prêtres ou des religieux, nous appelle à entreprendre un vrai travail de « réparation » qui passe par l’écoute attentive, l’accompagnement humain et spirituel, la contribution financière à la reconstruction, voire l’indemnisation… Les évêques se pencheront sur cette question lors de leur Assemblée plénière. Il faudra même procéder à des actes liturgiques de réparation, comme l’Eglise le prévoit, dès lors que les espèces eucharistiques ou un lieu sacré ont été profanés : il ne fait aucun doute en effet que l’abus sexuel contre un petit puisse être assimilé à un véritable sacrilège !

Le discours sur la vie de l’Eglise, dans l’Evangile de saint Mathieu, pourrait bien nous apporter un éclairage utile. Ce discours commence précisément par la recommandation de Jésus : « Celui qui se fera petit comme cet enfant, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux » (Mt 18, 4), et c’est dans la foulée que Jésus condamne sévèrement ceux qui scandalisent les petits. La posture qu’il recommande ici annonce la leçon faite à ses Apôtres, institués comme Pasteurs de son Peuple, lors de la troisième annonce de sa Passion : « Vous le savez : les chefs des nations commandent en maîtres et les grands font sentir leur pouvoir. Parmi vous, il ne devra pas en être ainsi : celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur et celui qui veut être parmi vous le premier sera votre esclave » (Mt 20, 25-27). Puis, il propose à ses disciples des moyens pour résoudre les dysfonctionnements et les litiges, toujours dans le souci de la Communion qui passe par la correction fraternelle, la prière en commun et le pardon des offenses (cf. Mt 18, 15-35). La correction fraternelle suppose que l’on considère celui qui a « péché contre la communauté » – il ne parle plus ici de celui qui est cause de scandale envers les petits –, par action ou par omission, comme un frère : Jésus peut nous corriger car il est toujours prêt à donner sa vie pour nous, n’ayant pas honte de nous appeler ses frères (cf. He 2, 11) ! Considérer son frère comme un « païen et un publicain », ne peut pas se faire sans étapes et appartient en dernière analyse, après consultation de la communauté, à Pierre et aux autres Apôtres, à qui ce discours est particulièrement adressé, comme Jésus le suggère en conclusion : « Amen, je vous le dis : tout ce que vous aurez lié sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que vous aurez délié sur la terre sera délié dans le ciel » (Mt 18, 18).

Autrement dit, nous n’arriverons à bout de ces scandales qu’en renforçant notre communion, en favorisant la participation de tous en vue de la mission que nous avons reçue d’annoncer l’Evangile au monde ; et non en cédant aux sirènes idéologiques qui appellent à des oppositions dialectiques, des querelles de pouvoir et d’influence, des règlements de compte, au risque de remettre en cause la constitution divine et hiérarchique de l’Eglise voulue par le Christ. « Hiérarchie » ne signifie pas « domination », fût-elle « masculine » ou « patriarcale », selon des éléments de langage convenus, mais « origine sacrée ». Autrement dit, les ministres ordonnés ne tiennent pas leur pouvoir d’eux-mêmes mais du Christ, et sont donc essentiellement au service de ce pouvoir. C’est là sans doute que nous avons besoin, non de révolution, mais de conversion. Puisse le Synode sur la Synodalité nous aider dans ce sens à réajuster, à la manière de l’Evangile, les relations des prêtres et des laïcs au sein de la communauté.