Vivre un carême authentiquement chrétien

Vivre un carême authentiquement chrétien

Le carême est un temps de combat spirituel qu'il nous faut conduire avec le Christ, rappelle cet article de M l'abbé François Bisch, Vicaire général

« Jésus, après son baptême, fut conduit au désert par l’Esprit pour être tenté par le démon… » (Mt 4, 1-11). Le temps du Carême renvoie les chrétiens à cet épisode de la vie du Christ. Ainsi se dévoile le sens profond de cette marche vers Pâques qui s’avère être de l’ordre du combat spirituel mené avec le Seigneur sous l’impulsion du Saint-Esprit.

Quarante jours qui précèdent la célébration du Mystère Pascal au cœur de la foi des disciples du Christ. Le Sacrifice Rédempteur qui s’accomplit révèle au travers de la Croix et de la Résurrection l’engagement définitif de Dieu dont l’amour parfait veut sauver l’Humanité de tous les temps. Jésus accepte librement la volonté du Père et ne subit pas les événements de la Passion mais les embrasse de tout son être, pensant à chacune et à chacun d’entre nous auquel il veut ouvrir les portes du Royaume de Dieu. Le don total de Lui-même aboutit à la victoire définitive de Dieu sur la Mort, le Mal, le Péché. Autrement dit, comme l’exprime saint Paul, si le Mystère de Pâques n’est pas vérité, notre foi est vaine. Mais c’est parce que le Mystère de Pâques est vérité, qu’au moment de le célébrer, l’Eglise, en ses enfants, veut prendre les moyens de la grâce pour s’y préparer en empruntant une route de sincère conversion pour vivre de l’Alliance nouvelle et éternelle.

Le carême ne peut être considéré comme un défi que l’on se lancerait à soi-même pour montrer à Dieu de quoi l’on serait capable ; en retour, Celui-ci accorderait la récompense correspondant aux efforts consentis. Il ne peut pas être non plus compris comme la somme de mortifications et d’actions d’abnégation vécue sans amour et sans dimension rédemptrice. Cette période privilégiée ne doit pas être réduite à une sorte de recherche de soi-même dans un jusqu’auboutisme de mauvais aloi sans référence aucune à la grâce et selon une vision dépréciée de la personne humaine loin des perspectives divines.

Le carême doit être saisi comme la grâce donnée à tout baptisé de répondre positivement à l’appel de Jésus, en communion avec toute l’Eglise. Il n’y a pas de carême authentique qui se passerait d’un lien immédiat avec le Christ. Plus l’union au Christ est véritable, plus la conversion apparaît comme indispensable, et ce, au quotidien de l’existence. Le Chrétien ne peut oublier que sa vie n’a de sens que comme union au Christ, imitation du Christ, communion avec le Christ selon une perspective de Co-Rédemption.

En acceptant de suivre Jésus au désert, le Chrétien s’engage dans un combat spirituel mené avec l’Esprit, manifestant clairement que les idoles de ce monde ne sont que mensonges et paradis artificiels (matérialisme, argent, pouvoir désordonné, sexe…).

La clef de compréhension d’une telle démarche est l’Amour, l’Amour Parfait, l’Amour de Charité autrement dit l’Amour de Dieu révélé pleinement en Jésus : tout ce que le Sauveur accomplit, Il l’accomplit avec Amour… Tout ce que le baptisé accomplit doit demeurer dans la perspective de ce même Amour qui ne veut pas la mort du pécheur mais sa conversion.

Suivre Jésus au désert, c’est regarder vers le but du combat, le tombeau vide du matin de Pâques, sans omettre, évidemment de passer par l’étape incontournable du Golgotha, celui du sacrifice de la croix.

La question que tout baptisé doit se poser au moment d’entrer dans le carême est celle-ci : que dois-je faire dans l’ordre de la conversion pour m’unir à Jésus offrant sa vie pour le salut du monde ?

Mais avant toute chose : Jésus mort et ressuscité est –il sincèrement la vie de ma vie et la vie de mon prochain ?

 

Concrètement comment vivre le Carême ?

La réponse, je la donne selon trois domaines évoqués par saint Matthieu dans l’Evangile proclamé le jour du mercredi des cendres (Mt 6, 1-6 ; 16-18) : la prière, l’aumône et le jeûne.

  • La Prière:

Il s’agit de donner un élan nouveau à sa vie de prière dans sa double dimension personnelle et communautaire. La prière est souvent évoquée comme étant un dialogue, un cœur à cœur avec Dieu et ce, à juste titre… Pourtant, dans la pratique, les choses ne sont pas si claires. En effet, si le fait de parler à Dieu est acquis, quasiment par définition, le fait de l’écouter est beaucoup moins évident. Je vous invite à rechercher cet équilibre vital qui constitue le fondement de compréhension de la prière chrétienne : Dieu s’adresse à nous et nous nous adressons à Lui. Chaque fois que nous faisons monter notre supplique vers le Seigneur, nous devons toujours avoir à l’esprit qu’elle n’est que réponse à l’initiative de Dieu. Laissons Dieu nous parler, écoutons-le…

La Parole de Dieu possède une place première dans cette perspective. Au travers des textes sacrés de la Bible, Dieu s’adresse à nous. Les Saintes Ecritures ne sont pas une parole sur Dieu mais la Parole Vivante de Dieu qui ne demande qu’à résonner dans nos âmes. Aussi méditer les textes saints ne consiste pas à choisir une forme de dévotion appartenant au domaine de l’optionnel mais c’est prendre conscience que Dieu me parle et nous parle (Eglise et Humanité). La lecture des textes saints peut s’effectuer de manière systématique ou cursive ; elle peut s’effectuer aussi de manière providentielle en choisissant au hasard un texte. La question qui doit toujours habiter le lecteur est celle-ci : comment cette Parole de Dieu me rejoint dans ma vie ? Comment est-elle source de conversion ?

L’Eucharistie, sacrement du sacrifice de Jésus, Lumière de salut et de sens. Le carême ne peut que s’enraciner dans cette rencontre avec le Vivant qui s’offre, immolé sur l’autel de la Croix. Quelle place tient l’Eucharistie dans ma vie de chrétien ? Ce sacrement est-il vraiment source et sommet de ma vie de baptisé : messe dominicale, messe quotidienne, visite au Saint-Sacrement, adoration ?

Le Sacrement de Pénitence et de Réconciliation au travers duquel Dieu nous exprime sa miséricorde infinie. Il est entre autres, dans le jaillissement d’eau et de sang du cœur de Jésus transpercé par la lance du soldat. Un carême bien vécu ne peut pas ne pas passer par la confession de ses péchés : que signifierait de célébrer le salut que Dieu nous donne si nous lui disons que nous sommes des justes qui n’avons pas besoin de Rédemption ? Se reconnaître pécheurs, c’est confesser sa confiance en Jésus qui a vaincu le péché et qui relève le pécheur par pur Amour

 

  • L’Aumône:

Le domaine de l’Aumône n’est autre que celui du partage fraternel. Le carême doit être le temps d’une Charité inventive et renouvelée qui redonne au prochain son statut réel de frère ou de sœur en Jésus-Christ. L’attention aux plus pauvres ne peut être qu’une priorité de conversion et cette priorité passe par un investissement personnel. Comment vais-je donner de moi-même, de mon temps, des richesses que j’ai reçues de Dieu (dons sous toutes ses formes) pour soulager et réconforter celle ou celui qui en a besoin ? S’il s’agit de répondre aux appels explicites qui sont lancés par les uns ou par les autres, il faut de la même manière devancer ces appels en prenant l’initiative de la rencontre, fruit d’une véritable écoute et d’une attention de compassion. Cela se vérifie dans le cri des malheureux sans ressource matérielle, sans travail, souffrant de solitude, écrasé par l’épreuve, terrassé par la maladie, incapable de donner sens à l’existence…

Cependant la réciproque doit être vraie encore ! Reconnaître les différentes formes de pauvreté qui peuvent nous atteindre et par là-même recevoir humblement de la part d’un frère ou d’une sœur en Jésus-Christ ce qu’il m’offre pour m’aider et me faire avancer. Ce qui n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est, au contraire, la reconnaissance de cette complémentarité des grâces dont Dieu veut qu’elles soient le lien de la communion des cœurs et de l’unité de la grande famille de ses enfants.

Partager, c’est affirmer que le Mystère Pascal concerne l’Humanité tout entière et que l’Eglise doit être en son agir missionnaire d’une telle Bonne Nouvelle. Partager c’est convertir son cœur et son regard pour que ceux-ci soient le cœur et le regard de Jésus qui permettent à chacun de se découvrir comme un trésor à la valeur inestimable qu’il faut respecter et dont la dignité ne peut être remise en cause à aucun moment de la conception à la mort naturelle.

 

  • Le jeûne:

La perspective ouverte par le jeûne nous plonge dans l’univers du sacrifice, une notion peu appréciée dans la mentalité occidentale aujourd’hui. Pourtant, cette dernière ne peut être passée sous silence selon une interprétation positive qui, une fois encore, se comprend en lien avec Jésus s’offrant en sacrifice sur la croix, mais non pas seulement, car cette dimension sacrificielle habite tout l’être et toute l’existence du Christ. Le sacrifice renvoie au don de soi par Amour avec un consentement libre et conscient pour un Bien Suprême. Pour le Rédempteur, le don qu’il fait de sa personne, est un don à son Père du ciel, à sa volonté et par voie de conséquences aux hommes de tous les temps. Il a conscience qu’il est venu en partager la condition en totalité, à l’exception du péché, pour les sauver. Le Bien Suprême est donc le salut universel de l’humanité saisi dans un projet divin d’amour créateur et rédempteur. Ce don sacrificiel de sa vie, à la suite du don parfait de Jésus, est l’attitude que tout baptisé est invité à adopter pour sa part selon la grâce reçue. Donner, mais d’abord se donner à la suite du bon pasteur pour la gloire de Dieu et le salut du monde demeure la référence de Sens pour tout chrétien dans la vérité d’un amour reçu et partagé. Le sacrifice signifie, en partie, le caractère passager de notre condition terrestre ; nous sommes des pèlerins en route vers la patrie définitive qui n’est autre que le ciel. Nous ne devons pas nous enfermer dans la matière, la matérialité et le matérialisme.

Renoncer à quelque chose de légitime en terme de nourritures, de boissons, de plaisirs, de distractions… c’est être témoins du fait que l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toutes paroles venant de la bouche même de Dieu. Jeûner, car c’est bien ce dont il est question, c’est par exemple choisir de ne pas manger pour faire l’expérience consciente de la faim de Dieu caractérisant notre condition humaine jusqu’au jour de la vision béatifique. Le temps du repas sera alors consacré à la prière ou à une œuvre de charité fraternelle et l’argent qui aurait été dépensé offert pour les besoins des plus pauvres. Jeûner dans le domaine de la nourriture, c’est encore prendre conscience de la condition de souffrance d’un certain nombre d’hommes et de femmes affamés : une telle compréhension induit un vrai « souffrir avec » (compassion) appelant à une conversion, à une façon de faire et de penser allant jusqu’à envisager les transformations indispensables à considérer.

Pourtant, pour être complet, il faut ouvrir cette notion de jeûne à d’autres réalités :

  • Jeûner de toutes formes de bruits et même de musique en choisissant le silence qui permet de revenir sur soi, de réfléchir, de méditer, de penser… d’écouter Dieu. Le bruit peut constituer une sorte d’évasion, fruit pourri d’un refus souvent inconscient mais parfois conscient de se retrouver face à soi, face à Dieu. Le silence génère une attitude constructive qui enrichit celui qui l’adopte en le faisant s’accepter tel qu’il est, l’encourageant dans un discernement loyal, reconnaissant les bons côtés à développer et les côtés négatifs à convertir jusqu’au péché qui devient alors l’occasion d’accueillir la grâce du salut qui fait renaître. Un carême en lequel le silence trouve sa place permet d’accéder à la paix intérieure, à la sérénité, dons si précieux du cœur du Seigneur.
  • Jeûner de télévision, d’ordinateur, de conversations oiseuses… Il y a tant d’autres possibilités ouvertes que chacun pourra discerner celle qui lui convient.

 

En conclusion, un carême chrétien est un carême portant non seulement la marque de Jésus mais qui permet de recentrer sa vie sur sa personne. Or, une rencontre authentique avec le Christ, ne peut qu’engendrer un désir de conversion suscitée par la découverte d’un amour divin infini qui n’appelle en réponse qu’une vie d’Amour sur le chemin de la sainteté illuminée par le mystère de Pâques.

 

Bon carême, bonne montée vers Pâques.