La prière sacerdotale de Jésus

La prière sacerdotale de Jésus

C'est le thème que Monsieur l'abbé Michel Garat (curé de la paroisse saint-Vincent-de-Paul - saint-Étienne) a développé dans le cadre de la Semaine de prière pour l'unité des chrétiens (18 au 25 janvier 2022), lors de la soirée oecuménique qui était organisée le 20 janvier à la chapelle du Carmel de Bayonne

 

L’évangile de Jean amplifie beaucoup ce qu’il se passe « au cours du  (dernier) repas ». Après le lavement des pieds, Jésus entretient ses disciples longuement, par trois fois :

  • Chap 14-15
  • Chap 16
  • Et enfin la grande prière (dite sacerdotale) de Jésus au chapitre 17.

Jusqu’à cette Prière, Jésus s’adressait à ses disciples, réunis autour de lui. L’un d'eux les a déjà quittés pour organiser la trahison.  Dans sa prière Jésus fera allusion à cette trahison : le fils de perdition va à sa perte.

Jusque-là il les enseignait, mais maintenant il se tourne vers son Père, il le prie comme s’il était déjà avec lui. Il n’enseigne pas les disciples, il ne leur parle pas, du moins pas comme à des interlocuteurs. Même s’ils ne sont pas loin de sa prière, puisqu’il parlera d’eux et de leur situation : ils sont dans le monde, sans être du monde. On peut même dire que Jésus les porte dans sa prière, en désirant qu’ils lui soient unis.

Alors entrons dans la prière intime du Christ, qu’on a pu appeler la prière sacerdotale, en ce sens qu’elle exprime au mieux la prière du Christ à son Père. Par extension, à la suite des disciples, les chrétiens sont appelés à s’unir à la prière sacerdotale de Jésus. Sa prière est unique. Chaque baptisé est invité à entrer dans sa prière. En cela le baptisé est également prêtre.

On ne connaît pas ce chapitre par cœur, mais on y a souvent recours, notamment dans le cadre des relations œcuméniques : « Père qu’ils soient Un comme Toi et moi sommes UN ».

 

Entrons dans l’ensemble de la prière

On peut distinguer trois parties.

  • 17, 1-5 : Glorifie ton Fils. Jésus retourne dans la gloire du Père
  • 17, 6-19 : la prière pour les disciples présents.
  • 17, 20-26 : la prière pour tous les croyants.

 

1)  17, 1-5  Abba !

 

Jésus lève les yeux, comme il les a levés quand il priait son Père pour Lazare.  Il l’appelle Abba, indiquant le lien de grande proximité avec Dieu son père, l’équivalent de Papa !

La prière va déployer le lien qui l’unit à son Père dans toutes les directions. Ici, Jésus indique comment se réalise ce lien, et où est-ce qu’il se noue. Il dévoile le sens de l’heure : l’heure est venue, c’est l’heure de la Croix, du lieu unique de l’accomplissement, le moment et le lieu de l’aboutissement de la volonté du Père. Tout se dit à la croix. L’heure est venue. Elle a commencé au cours du repas, chap. 13, lorsqu’il a lavé les pieds de ses disciples. L’heure n’est pas tout à fait arrivée, car Jésus n’a pas encore été jugé. Mais l’Heure désigne non pas les divers moments, comme dans une chronologie, mais le moment unique où Jésus est élevé sur la croix, quand il dira « Tout est accompli » ! Pour le moment Jésus précise « Je t’ai glorifié sur terre, j’ai achevé l’œuvre que tu m’as donné de faire ». Accompli, achevé, jusqu’au bout ! C’est la même racine grecque, c’est la même réalité que ces mots désignent : la croix. Il les aima jusqu’au bout (chap 13, 1.2). C’est maintenant le moment de la Gloire, le moment de la Croix, le moment ou Jésus déclare que Tout est accompli !

Déjà apparaît un mot, un verbe, qui revient très souvent dans la prière de Jésus: donner.  Tout est don : la gloire, mais aussi l’œuvre à accomplir, et également les disciples. Cela transparait tout au long de la prière. Certes les thèmes de la gloire, de l’œuvre sont essentiels. Mais la répétition du verbe donner attire l’attention et fait se demander si Saint Jean n’indique pas aussi autre chose.  Dans le dialogue avec la Samaritaine, l’eau vive qui jaillit est un don, fait autrefois aux patriarches Jacob et Joseph. Le don est aujourd’hui en Jésus d’où jaillit les sources d’eaux vives. Le Don est fait par Dieu, Jésus donne sa Parole qui abreuve comme l’eau de la source. Il est le don de Dieu. Dieu lui-même donne Jésus son fils, le Logos, le Verbe, la Parole.  Tout est sur le registre du don.  On se souvient que l’un des disciples dans l’évangile de Jean porte cette signification : Dieu donne, c’est Nathanaël, le disciple en qui il n’y a pas de ruse, un vrai israélite. Sans calcul, sans mérite. Il est le disciple qui se comprend comme don de Dieu, et qui invite chacun à entrer dans la logique du Don, dans le registre du Don. En ce sens il pourrait être celui que l’évangile appelle le Disciple bien-aimé.

La dernière demande de Jésus reprend la demande de la gloire du début, comme en inclusion, situant Jésus aux origines, avant que le monde soit créé, comme l’indiquait déjà le prologue, puisque « par lui, tout fut fait ».

 

2) 17, 6-19 : la prière pour les disciples présents.

J’ai manifesté ton NOM aux hommes.

Le NOM. Saint Jean ne rapporte pas la prière du Notre Père. Mais à l’écoute de la prière, dans ce chapitre, on entend beaucoup de résonnances du Notre Père : déjà l’appellation « Père », et maintenant le NOM. Le Nom c’est celui de Dieu son Père. Un nom imprononçable pour un juif. Mais qui me voit, voit le Père. Dans tout l’Évangile, Jésus n’hésite pas à se présenter, à donner son identité qui est en même temps celle de Dieu. Le nom de Dieu en quatre lettres se prononce Adonai, mais c’est le verbe être, il peut se traduire par « Je suis », ce que Jésus revendique tout au long de l’évangile : Je suis, Je le suis, moi qui te parle (à la samaritaine) Avant qu’Abraham fut, je suis ! (aveugle-né).

Garde-les du Mauvais (v. 15) ! Ce n’est pas sans rappeler : ne nous laisse pas entrer en tentation mais délivre-nous du mal. En réponse à la prière du Christ : « Garde-les du Mauvais », le disciple demande :  « Délivre nous du Mal » !

Avec cette demande apparaît le thème du monde. C’est celui dans lequel baignent les disciples, souvent en opposition. Dans la première partie de l’évangile, le monde était vu plus positivement, comme celui qui est aimé par Dieu, puisqu’il lui envoie son Fils, pour le sauver. Jésus est venu sauver le monde (3,17). Mais maintenant le monde est compris comme celui où règne le mal, en opposition au Christ, en opposition aussi aux disciples qui suivent le Christ. Le Christ sort victorieux de ce monde où règnent les ténèbres. Nous sommes dans une ambiance d’apocalypse, où sont révélés les desseins du monde, qui s’opposent au plan du salut de Dieu. On retrouve une telle ambiance d’apocalypse dans d’autres cercles, comme à Qumran, où un manuscrit décrit longuement la guerre des fils des Ténèbres contre les fils de la Lumière. La vérité est entre les deux sens, positif puis négatif. Le monde n’est ni parfait ni complétement mauvais. Il reste aimé de Dieu, c’est un monde à sauver. Comme chacun de nous, en qui le bien et le mal se mélangent. Mais chacun de nous reste aimé de Dieu, sauvé par lui.

Ils sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde.  Les épitres pauliniennes postérieures parleront de cette double réalité, double identité des chrétiens ; ils sont fils de la terre et fils du ciel.  Citoyens de la terre, et citoyens du ciel.  Dans le langage de Jean : « Ils sont dans le monde, mais ils ne sont pas du monde »

Consacre-les dans la vérité, ta parole est vérité.  Jésus dans sa prière tient les disciples unis à lui. Ce qui lui arrive, arrive ou arrivera aux disciples. Lui qui est saint, lui qui est saint comme Dieu est saint, désire que les disciples le soient également. Ce faisant, Jésus redit ce que le lévitique énonçait déjà : soyez saints comme Je suis saint

Dans les communautés pauliniennes, Paul appelle les chrétiens « les saints » ; c’est à dire ceux qui par le baptême sont appelés à la sainteté, il les appelle à réaliser ce qu’annonce le Lévitique, et que vit Jésus. Le mouvement ainsi se poursuit. La sainteté n’est pas un privilège personnel, elle est à communiquer ; Jésus a été envoyé pour cela. Il envoie maintenant les disciples. « Comme tu m’as envoyé dans le monde, je les envoie », pour la même mission, celle d’agrandir la part de ceux qui sont dans le monde et qui sont appelés à la sainteté.

 

3) 17, 20-26 : la prière pour tous les croyants.

La prière de Jésus s’étend au-delà du cercle des disciples à tous ceux qui croiront, et qui formeront une unité nouvelle, toujours nouvelle, en Christ lui-même uni à son Père.

C’est le temps de l’église qui se trouve récapitulé dans la prière de Jésus, laquelle se fait plus intense.

Que tous soient un !  (21).  La parole des disciples fera de nouveaux croyants. Mais qui sont-ils pour Jésus, et par rapport à lui ? Ont-ils le même lien avec Lui que les premiers disciples ?

Plusieurs mots apparaissent :

L’unité.  Dans la première alliance Dieu Adonai est UN. Cette unité comprend maintenant Jésus et son Père, mais aussi l’union avec les croyants. Le fondement de l’unité des chrétiens apparaît dans l’unité du Père et du Fils.  L’unité des disciples avec Jésus semble évidente, sauf pour le « fils de la perdition », mais l’unité de ceux qui sont engendrés par la parole des disciples pose déjà ou posera problème, elle sera moins évidente. La prière de Jésus unit toutes les générations à venir à celle du premier cercle, déjà uni au Père et au Fils

L’enjeu de l’unité c’est la foi du monde : que le monde croie que tu m’as envoyé.  Dans l’ancienne alliance c’était Moise l’envoyé, l’intermédiaire entre Dieu et le peuple, le garant de la présence de Dieu parmi son peuple : la gloire de Dieu suivait le camp des hébreux. La présence de Dieu se trouvait dans la tente de la Rencontre.

Jésus est l’envoyé du Père. Il est la gloire du Père au milieu des hommes.  Il est aussi la Présence de Dieu, lui qui a « planté sa tente parmi nous » (Shekinah).

Ce n’est pas une définition de Jésus, c’est le cœur de la foi. Et le sceau, la marque de cette foi, c’est l’unité des croyants.

Qu’eux aussi soient en nous (22b). Qu’ils soient UN, comme nous, nous sommes un (v 22)

Qu’ils soient parfaitement un (v 23).

La prière de Jésus se fait plus large encore quand il entrevoit les fins dernières : « je veux que là où je suis, ils soient aussi » et qu’il contemple la gloire que j’avais avant la fondation du monde.

On ne peut plus grande extension dans le temps. La gloire de Jésus avant la fondation du monde, sera celle que les croyants contempleront là où Jésus sera, uni à son Père.

Je veux : c’est la dernière volonté du Fils, toujours uni à son Père. Entre les deux moments de l’histoire, celui d’avant la fondation du monde et le temps où il sera avec son Père, c’est le temps de l’église et des croyants au milieu desquels Jésus est présent, il a « planté sa tente parmi nous », la tente de la Rencontre, entre les hommes et la gloire de Jésus uni à son Père.

La prière s’achève sur la mission du fils : faire connaître le NOM, inlassablement, maintenant et demain. Faire connaître, par l’amour, de lui-même, qui maintenant va être livré par le fils de perdition, sans autre retard. Il n’y a pas comme dans les synoptiques d’agonie au jardin de Gethsémani, le drame de la passion commence dès les dernières paroles prononcées. Ce qui va suivre, sa passion et sa mort sur la croix, c’est « faire connaître le Nom » qui est « Amour ».

Pour conclure et dire cela avec le mot de Jésus choisi par St Jean : c’est l’Heure !