L’enseignement de Jean Paul II, le pape de la famille

L’enseignement de Jean Paul II, le pape de la famille

Alors que le pape François a convoqué un Synode extraordinaire sur « les enjeux pastoraux de la famille dans le contexte de l’évangélisation » pour le mois d’octobre 2014, et un Synode ordinaire en octobre 2015 pour prendre des orientations pratiques et mettre le trésor de l’enseignement et de l’expérience de l’Eglise à la disposition d’une société où la famille est fragilisée, nous nous proposons de souligner quelques aspects saillants de l’enseignement de saint Jean Paul II sur la famille. Par Mgr Marc Aillet

 

 

En canonisant Jean Paul II, le 27 avril dernier, le pape François a retenu le vocable de « pape de la famille » pour qualifier l’œuvre du nouveau saint.  Comment ne pas voir dans cette insistance du pape François une intention précise par rapport au Synode dont les travaux gagneront à être éclairés par l’enseignement du pape Wojtyla ?

Il convient en effet de rappeler l’importance de cet enseignement resitué dans son contexte. En février 1968, le cardinal Wojtyla, empêché de se rendre à Rome, faute de l’accord d’un visa par le régime communiste de Varsovie, adressa au pape Paul VI un rapport, appelé « memorandum de Cracovie », pour l’encourager à publier sa lettre encyclique Humanae Vitae sur la régulation des naissances, quitte à contredire la majorité de la commission que le pape Montini avait constituée pour l’aider à apporter une réponse à cette question délicate. Comme on le sait, l’encyclique, publiée le 25 juillet 1968, fut mal reçue, y compris par bon nombre de théologiens et de pasteurs. Paul VI en fut tellement meurtri, qu’il renonça désormais à écrire aucune autre lettre encyclique. Par l’annonce de la béatification de Paul VI pour le 19 octobre prochain, soit le jour de clôture du Synode sur la famille, c’est l’encyclique elle-même qui est comme réhabilitée et dont le caractère prophétique est souligné par le pape François.

Le pape Jean Paul II, théologien moraliste de haut niveau, avait beaucoup travaillé ces questions. On connaît son maître-ouvrage Amour et Responsabilité, sur la sexualité humaine. Dès qu’il fut élu comme Successeur de Pierre, après avoir poursuivi une série inachevée de catéchèses de Jean Paul 1er sur les vertus, il entreprit en 1979 et ce, jusqu’en 1984, une longue série de catéchèses – 700 pages de texte – sur l’amour humain dans le plan de Dieu. Jean Paul II affirmera lui-même dans la dernière catéchèse que ces réflexions constituent « un ample commentaire de la doctrine contenue dans Humanae Vitae ». Cet enseignement magistral, distillé non pas à l’aide d’une lettre encyclique pour ne pas essuyer de nouveaux refus, mais à l’aide de catéchèses du mercredi adressées à tous les fidèles, et que l’on a rassemblées sous le vocable inédit de « Théologie du corps », est resté paradoxalement ignoré de beaucoup. Il faudra attendre ces dernières années pour que l’on commence à s’y intéresser, au point qu’elles sortent de l’ombre au moment même où l’Église se penche à frais nouveaux sur la famille et ses fragilités. Et ce n’est certes pas un hasard, pour ceux qui savent lire les signes des temps.

Je ne doute pas que le « pape de la famille » dominera les travaux du Synode, en apportant un corpus de doctrine déterminant pour bien aborder les enjeux pastoraux que la situation de la famille exige particulièrement aujourd’hui. Tant de situations difficiles attendent d’être éclairées en vérité et accompagnées dans la charité et la miséricorde. Contrairement à ce que l’on pense souvent, les orientations pastorales ne naissent pas d’une tension entre la Vérité et la Charité. Mais elles procèdent d’une redécouverte de la Vérité, non pas comme une norme qui s’imposerait de l’extérieur tel un fardeau impossible à porter, mais comme l’objet d’une inclination profonde du cœur de l’homme qui aspire à la Vérité et cherche les moyens de la réaliser concrètement, où se mêleront croissance humaine dans la vertu, accompagnement patient et miséricordieux des pasteurs et de la communauté, moyens de la grâce qu’on ne saurait jamais sous-estimer.

Jean Paul II n’a pas été seulement le pape de la réflexion et des grands principes. Comme pasteur, il eut l’initiative de convoquer un Synode ordinaire des évêques en 1980 sur la famille et publia une exhortation apostolique post-synodale le 22 novembre 1981, Familiaris Consortio, sur les tâches de la famille chrétienne.  Il y apporte un enseignement lumineux, remettant la question de la régulation  des naissances en perspective par rapport à une vision globale de l’amour humain, et n’hésitant pas à faire appel à des arguments personnalistes plus à même de rejoindre nos contemporains épris de dignité personnelle.

Le 13 mai 1981, le jour même de son attentat sur la place Saint-Pierre, il signait le décret de création du Conseil pontifical pour la famille, afin de doter le Saint-Siège d’un organe de promotion de la pastorale familiale au service de l’Église universelle. Et conjointement, il créait l’Institut Jean Paul II pour favoriser les études sur le mariage et la famille et donner une formation diplômante aux acteurs, prêtres et laïcs, de la pastorale familiale.

Il me plaît d’ajouter encore l’implication personnelle de saint Jean Paul II, n’hésitant pas à donner de sa personne, en terme d’offrande et de sacrifice, pour défendre et promouvoir la famille dans le monde, à l’heure où elle est menacée et agressée. J’en veux pour preuve le texte bouleversant qu’il prononça à la prière de l’Angelus, le dimanche 29 mai 1994, alors qu’il avait été absent de la fenêtre du Palais apostolique quatre semaines durant, le temps d’une nouvelle hospitalisation à la clinique Gemelli. En méditant sur « le don de la souffrance » pour laquelle il rend grâce à la Vierge Marie, en cette fin du mois de mai, il affirme que le Pape « devait souffrir », précisément en cette année 1994, année de la famille : « Et j’ai compris que je devais introduire l’Église du Christ dans le troisième millénaire avec la prière, avec diverses initiatives, mais j’ai vu que cela ne suffisait pas : il fallait l’introduire avec la souffrance, avec l’attentat d’il y a treize ans et avec ce nouveau sacrifice. Pourquoi maintenant, pourquoi en cette année, pourquoi en cette année de la famille ? Précisément parce que la famille est menacée, la famille est agressée. Le Pape devait être agressé, le Pape devait souffrir, pour que toute famille et le monde entier voient que c’est un Evangile supérieur : l’Evangile de la souffrance, avec lequel on doit préparer le futur, le troisième millénaire des familles, de toute famille et de toutes les familles ». Avec une profondeur spirituelle et un zèle dévorant dont seuls les saints ont le secret, il concluait : « Je voulais ajouter ces réflexions … à la fin de ce mois de Marie, parce que ce don de la souffrance, je le dois et j’en rends grâce, à la Vierge Marie. Je comprends qu’il était important d’avoir cet argument devant les puissants de ce monde. De nouveau, je dois rencontrer ces puissants du monde et je dois parler. Avec quels arguments ? Il me reste cet argument de la souffrance. Et je voudrais leur dire : comprenez-le, comprenez pourquoi le Pape est allé de nouveau à l’hôpital, de nouveau dans la souffrance, comprenez-le, repensez-y ».

C’est à ce niveau d’implication personnelle que nous devons nous aussi accueillir l’enseignement de l’Église sur le mariage et la famille pour que triomphe dans la vie de tant et tant de familles fragilisées  la splendeur de la Vérité. Comme le pape Paul VI l’écrivait aux prêtres : « Ne diminuer en rien la salutaire doctrine du Christ est une forme éminente de charité envers les âmes. Mais cela doit toujours être accompagné de la patience et de la bonté dont le Seigneur lui-même a donné l'exemple en traitant avec les hommes » (Humanae Vitae n. 29).

 

Le bien précieux du mariage et de la famille

« L'Eglise, éclairée par la foi, qui lui fait connaître toute la vérité sur le bien précieux que sont le mariage et la famille et sur leur signification la plus profonde, ressent encore une fois l'urgence d'annoncer l'Evangile, c'est-à-dire la «bonne nouvelle», à tous sans distinction, mais en particulier à ceux qui sont appelés au mariage et qui s'y préparent, à tous les époux et à tous les parents du monde.

Elle est profondément convaincue que c'est seulement en accueillant l'Evangile que l'on peut assurer la pleine réalisation de toute espérance que l'homme place légitimement dans le mariage et dans la famille.

Voulus par Dieu en même temps que la création, le mariage et la famille sont en eux-mêmes destinés à s'accomplir dans le Christ et ils ont besoin de sa grâce pour être guéris de la blessure du péché et ramenés à leur «origine», c'est-à-dire à la pleine connaissance et à la réalisation intégrale du dessein de Dieu.

En un moment historique où la famille subit de nombreuses pressions qui cherchent à la détruire ou tout au moins à la déformer, l'Eglise, sachant que le bien de la société et son bien propre sont profondément liés à celui de la famille, a une conscience plus vive et plus pressante de sa mission de proclamer à tous le dessein de Dieu sur le mariage et sur la famille, en assurant leur pleine vitalité et leur promotion humaine et chrétienne et en contribuant ainsi au renouveau de la société et du peuple de Dieu. »

Extrait de Familiaris consortio, l’exhortation apostolique de Jean-Paul II sur la famille