Un miracle promulgué à Rome, dernière étape pour la béatification du Père Cestac

Le 13 juin dernier, le Saint-Père François a autorisé le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints, « à promulguer le miracle attribué au vénérable Serviteur de Dieu Louis Edouard Cestac, prêtre diocésain, fondateur de Notre-Dame du Refuge et de l’Institut des Servantes de Marie ». Par le docteur Patrick Theillier, ancien directeur du Bureau des Constatations Médicales de Lourdes

Né à Bayonne le 6 janvier 1801, mort en odeur de sainteté à Anglet le 27 mars 1868 après une vie édifiante, le Père Cestac était reconnu "vénérable" le 8 avril 1908 par saint Pie X, suivi d’un « Procès de renommée de sainteté » par décret daté de 1914[1]. C’est une étape indispensable pour une éventuelle béatification qui ne peut avoir lieu qu’à la suite d’un miracle, le plus souvent de guérison, dû à son intercession.

Or, en 1939, une guérison remarquable se produit[2], parfaitement documentée par le Postulateur de l’époque, le frère Lazare d’Arbonne (Articuli relatant la guérison de M. Francis Céby survenue à la suite de l’invocation du Père Cestac, sous la forme de feuilles ronéotypées datées du 16 décembre 1940 à Rome, certifiées par L. Lacomme, chancelier du diocèse[3]). Mais, du fait de la guerre, la cause n’allait plus loin.

Mgr Aillet souhaita reprendre la postulation et me demanda de réaliser une contre-expertise à partir des documents archivés et de deux rapports récents des Dr Claire Pénaud-Calen et Muriel Gimbert-Zapata.

 

Voici, en résumé, les faits.

Le 30 octobre 1939, M. Francis Céby, domicilié à Labenne (Landes), âgé de 89 ans, exerçant le métier de résinier (et de sabotier le soir), en excellente forme pour son âge, se blesse dans la cour de sa maison au niveau de la cheville gauche. La plaie, située sur le trajet d’une varice, entraîne une forte hémorragie. Malgré l’intervention de son médecin, le Dr Fernand Ducournau, apparaissent en quelques jours une douleur et une infection extensive avec une odeur marquée de pus (installation d’une gangrène). Le patient est alité, son état général s’aggrave, il a des défaillances cardiaques. Le 2 novembre, le malade est considéré comme perdu par le Dr Ducournau qui le dit à son fils prêtre, l’abbé François Céby, appelé sur place depuis Buglose où il exerce sa charge. Il revient le 9 novembre à l’appel de son frère, vu l’état désespéré de leur père, et entend le médecin dire que le malade ne passerait pas la nuit, demandant de prévoir un cercueil pour une mise en bière rapide au moment du décès[4].

Or, voici que le 12 novembre le Dr Ducournau est rappelé, est stupéfait de trouver le malade en vie et constate l’arrêt inopiné de la progression de l’infection de la jambe du malade, qui semble aller beaucoup mieux, tout en restant pessimiste « étant donné l’âge avancé ne permettant aucun espoir de défense de l’organisme ni de réaction contre le mal ».

 

Que s’était-il passé ?

Dans la nuit du 11 au 12, Francois Céby, son fils prêtre, voyant son père sans connaissance, en état de mort apparente, appelle le curé du lieu[5] pour lui administrer l’extrême-onction[6] et commence le De profundis. A ce moment, une inspiration intérieure le pousse à formuler avec une particulière confiance une prière d’intercession au Père Louis-Edouard Cestac[7] : « Mon Dieu, je ne vous demande rien ; je vous remercie de m’avoir conservé mon père jusqu’à cet âge avancé ; cependant, si vous voulez la glorification du Père Louis Edouard Cestac, qu’Il vous plaise par son intercession de guérir mon vieux père ».

Le moribond revient alors soudainement à lui, pouvant sur le champ s’unir aux prières dites par son curé qui venait d’arriver !

Ce retour subit à la vie s’était produit alors que la gangrène n’était pas guérie (« la puanteur était effroyable »)et la jambe encore en état de décomposition avancée (« jusqu’à l’os »).La gangrène disparaît « à vue d’œil »dans les trois jours, «  les pansements sont suspendus, le bourgeonnement des chairs commence et se poursuit de telle façon que le médecin semble hors de lui, tandis que la famille est saisie d’une émotion profonde ». Le 20 novembre : « … non seulement les chairs sont refaites, mais les varices n’existent plus ; le genou et la cuisse sont guéris ; la jambe est normale avec une légère indication du mal précédent ».[8]

Le même jour, son fils prêtre revient à Labenne porteur d’une relique du Père Cestac que le malade « ne cessait d’invoquer ». Le 26 novembre, son fils revient à nouveau auprès de lui pour constater une amélioration « encore plus sensible »,ayant demandé, entre temps, aux Servantes de Marie de Buglose de faire une neuvaine au bon Père Cestac.

Très vite le malade retrouve sa vigueur avec une reprise de l’appétit et du sommeil. Son état général ne cesse de s’améliorer et M. Céby reprend le cours de sa vie comme avant, toujours à la surprise du médecin.

Après sa guérison, le malade assura avoir vu à plusieurs reprises pendant sa maladie de belles dames et ces mots inscrits devant lui : « courage et patience ». Il put apprendre plus tard qu’il s’agissait là d’une des paroles familières du Père Cestac.

Selon les différents témoignages, pour la famille et le voisinage il ne faisait pas de doute que cette guérison était le fruit d’un miracle opéré par l’intercession du Père Cestac qu’ils ont continué à remercier bien longtemps.

En septembre 1941, un an et cinq mois après la guérison, l’état général et local du patient est excellent, il a repris son travail de résinage. La jambe malade est aussi forte que l’autre. « Il marche encore comme un homme solide de soixante-dix ans ». Le Dr Ducournau en arrive à considérer qu’il s’agissait bien d’une guérison extraordinaire. « Le médecin surtout reconnaît hautement la réalité des faits ci-dessus exposés et se déclare prêt à en témoigner devant le Tribunal ecclésiastique. Lui aussi croit que ce fait dépasse les forces de la nature ; ce qu’il formule en disant "qu’il n’a jamais vu une pareille chose et qu’il ne la reverra jamais, même s’il vivait 300 ans" ».

Mgr Mathieu, évêque de Dax, initie alors une procédure de reconnaissance dès l’année 1941 en nommant deux experts, le Dr Maurice Bouretere et le Dr Auguste Mangin qui considèrent le patient comme complètement guéri sans séquelles.

L’affaire en reste là, mais sont conservées toutes les dépositions du procès d’instruction de l’époque sur cette guérison.

 

Le 6 février 2009, en ma qualité de médecin responsable du Bureau des Constatations Médicales des Sanctuaires de Lourdes, je rédigeai un « Rapport d’expertise concernant la guérison attribuée au Vénérable Lud. Ed. Cestac » dans lequel je reprends toute l’histoire, mettant en avant qu’elle respecte entièrement les critères du cardinal Prosper Lambertini nécessaires pour une reconnaissance canonique de guérison miraculeuse :

-          la maladie en cause est bien connue de la médecine ;

-          elle présente un caractère de gravité évident ;

-          elle est purement organique, lésionnelle (et pas psychologique) ;

-          il n’y a pas eu de traitement qui ait pu interférer dans la guérison ;

-          celle-ci a eu lieu de façon instantanée à la toute dernière extrémité, au moment même de l’invocation, s’effectuant de manière extrêmement rapide et surprenante ;

-          il y a un retour complet à l’état de santé antérieur ;

-          il ne s’agit pas d’une rémission temporaire mais bien d’une guérison totale.

Ma conclusion était : «  On ne peut douter que la guérison de Mr Francis Céby était tout à fait inattendue par rapport aux prévisions médicales habituelles. Sa guérison peut être considérée comme hautement improbable. Elle est en rapport avec une invocation au Père Louis Edouard Cestac ».

 

Sœur Louisette Saba, Servante de Marie, vice-postulatrice de la Cause, envoyait alors un dossier complet comprenant cette expertise à la Congrégation pour les Causes des Saints et, en la fête de Noël 2013, elle m’apprenait la bonne nouvelle que le dossier de guérison présumée miraculeuse de M. Francis Céby avait été examiné à Rome par deux médecins experts, les Pr. Antonio et Giovanni Rocchi qui avaient déclaré tous les deux cette guérison inexplicable humainement.

Il fallait encore le vote majoritaire de la "Consulta Medica" qui s’est prononcée ainsi : « Au siège de la Consulta Medica, tous les participants ont retenu la guérison de M. Céby comme un événement hors de l’ordinaire, absolument inexplicable, amenant les experts à décréter à l’unanimité : "Mode de guérison : imprévisible, complète et durable ; inexplicable quoad substantiam (7/7)" ».

 

La voie était ouverte à la béatification ! Que le nom du Seigneur soit béni !

 


[1]Cf. la reproduction du Bulletin religieux de l’époque dans le n° 48 de Notre Eglise de mai 2014

[2]Parmi les nombreuses faveurs relatées, trois guérisons ont fait l'objet de procès déposés à la Congrégation pour la Cause des Saints, deux dans le diocèse de Bayonne, et une dans le diocèse d'Aire et de Dax où une plaque de marbre érigée en 1968 dans la Basilique de Buglose, à l'occasion du centenaire de la mort du Père Cestac, rappelle aux pèlerins l'origine de la spiritualité du Serviteur de Dieu, source de « sagesse, de liberté intérieure et de paix », selon les termes de Monseigneur Jean-Paul Vincent, évêque de Bayonne, à l'occasion du centenaire de la mort du Vénérable, en 1968.

[3]dont je donne des extraits entre guillemets

[4]« La puanteur dégagée était de plus en plus insupportable si bien que le médecin ordonne qu’après la mort on mette le corps immédiatement en bière. Sur cet ordre, la famille acheta le cercueil ».

[5]L’abbé Pierre Duvignac.

[6]A cette époque, on n’administrait « l’extrême-onction » qu’aux mourants.

[7]Sachant dans son cœur, comme il déclara au procès, que : « le Vénérable Père Cestac aimait beaucoup N.-D. de Buglose dont il était prêtre, et que la sœur du mourant avait été une des premières Servantes de Marie, fondées par le Père Cestac ».

[8]« Le cercueil qui était gardé dans une chambre, a servi pour un neveu »…